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Stella se réveille.

Elle a du mal à dormir ces temps-ci. Au réveil, il est à peine cinq heures. A côté d’elle, Eric dort. Eric dort tout le temps. Stella essaye de se rendormir en réchauffant ses mains gelées dans le cou brûlant d’Eric, mais rien y fait, le sommeil ne viendra plus avant qu’elle fasse ce qu’elle a à faire. Il grogne et se retourne. Elle grogne, et y retourne, comme chaque nuit ou presque maintenant, à la recherche de ses petits protégés. Elle les cache, pour ne pas être tentée, et pourtant, chaque fois, elle les retrouve avec un plaisir non-dissimulé. Maintenant, elle avance sa main dans le noir, trouve l’interrupteur de la lampe de chevet, et court presque jusqu’à la cuisine, allumant toutes les lumières sur son passage comme autant d’autorisations qui lui disent « vas-y, tu peux y aller, ils t’attendent.» Elle y est. Elle ouvre le placard, et plonge littéralement parmi les torchons. Son oreille est à l’affût de ce petit bruit qu’ils font quand ils s’entrechoquent, mais elle n’entend rien. Sa main se heurte au fond du placard, alors Stella déplie et froisse tous les carrés de tissus. Elle était pourtant sûre de les avoir cachés là! Il faut qu’elle les retrouve! Son cerveau avait la certitude d’en avoir un sous peu, alors maintenant, il le lui faut. Le placard est vide désormais, elle a tout jeté par terre. Il y a des torchons partout dans la cuisine, certains même accrochés sur les épaules nues de Stella, d’autres flottants dans l’évier bouché, mais eux, ils n’y sont pas.

Stella se recouche.

Elle doit bien pouvoir y arriver, juste une nuit. Elle doit se rendormir, penser qu’elle ira en acheter demain matin et qu’elle rattrapera son retard de cette nuit. Elle se plante toute droite dans le lit encore chaud et fixe le plafond blanc. Elle doit penser à autre chose. Alors elle pense à Eric, à tout ce qu’il fait pour elle, et à leur mariage qui s’est si bien déroulé. Elle pense aux enfants qu’ils vont peut-être avoir et à la vie de famille, avec lui. Et puis elle pense à toutes ces fois où il a refusé de lui en acheter et où elle a dû, seule, marcher jusqu’au supermarché pour s’en procurer, parce qu’il ne voulait pas lui prêter sa voiture, répétant que c’était pour son bien. Et en ce moment, c’était de pire en pire. Il devenait obsédé par ça ; refusant de lui parler tant qu’elle en avait un, il organisait même des fouilles draconiennes pour découvrir la dernière cachette. Oh ! peut-être qu’il a trouvé le paquet entre les torchons …

Stella se relève.

Elle rallume la lampe de chevet puis celle du bureau, du couloir et enfin de la cuisine. Elle ouvre la poubelle : il les a sûrement jetés.

Stella fouille.

Elle retourne tout, comme pour les torchons. Rien, il n’y a rien. Maintenant, elle est persuadé que c’est lui qui les a pris. Alors, elle se surprend elle-même dans un accès de folie, ouvrant tous les tiroirs et mettant tout ce qu’ils contiennent par terre. La farine vole, le batteur électrique, le riz, le mixeur, les boîtes de conserve tombent dans un vacarme épouvantable. Les chips s’évadent du paquet qu’elle a ouvert pour vérifier qu’ils n’étaient pas dedans, la bouteille de jus d’orange explose à ses pieds mais elle n’y prête pas attention, esquivant habilement les gros morceaux de verre et s’écorchant les pieds sur les autres. Elle ne pense qu’à eux, et maudit Eric, hait Eric et déteste Eric. Le désastre se déroule comme une suite logique : Stella crie des mots, des bouts de phrases à peine compréhensibles, ouvre la fenêtre de l’appartement et se met à lancer les aliments à travers, vide le tiroir à couverts, fouine aux endroits les plus incongrus, ouvrant même les œufs pour en vérifier le contenu. Désormais, Stella ne crie plus, elle hurle. C’est ici qu’Eric, les yeux encore bouffis de sommeil écartés par la surprise, arrive dans cette cuisine qui n’en est plus vraiment une. « Où sont-ils ? Dis-moi ! Où les as tu mis ? Où sont-ils, où sont-ils ?? » Eric, effrayé, ne comprend pas. Est-ce encore sa Stella, là, à genoux devant lui, en train de le frapper avec le couteau à viande ? Il ne crie même pas tant sa surprise est grande, et, incrédule, il s’effondre sans vie sur les débris de verre et dans le jus d’orange.

Alors, Stella entend.

Ce bruit qu’il y a eu quand l’homme est tombé … ce petit bruit qu’ils font quand ils s’entrechoquent. Elle se jette sur le petit paquet bleu, l’arrache de la main encore chaude, déchire l’emballage avec les dents, et ouvre le paquet du mauvais côté : toutes les petites pastilles blanches s’étalent sur le sol dans un cliquetis adorable. Alors, Stella prend cinq de ces chewing-gum, en met un dans la bouche ouverte de son mari, et savoure, nue au milieu des flocons de purée voletants, ce qu’il venait tendrement lui apporter.

Juliette et Flora – 2nde 3

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