histoire-dune-parmi-tant-dautres-2.jpg

Je me sentais bien, flambant-neuve au milieu de ce rayon de supermarché, je sentais encore la colle de cette étiquette contre mon ventre. Une capsule me servant de bâillon afin d’éviter que par une maladresse quelconque je renverse le liquide pétillant que je contenais. Je me sentais fière, j’allais être utile à quelqu’un, j’étais belle, j’arborais des formes avantageuses et une magnifique peau verte translucide. L’attente dans ce rayonnage me sembla être des siècles tant j’étais pressée de servir, enfin servir …

Petit à petit, le rayon perdit à yeux ses belles couleurs, il devint terne et grisonnant, le temps paru long. Je vis toutes mes jumelles se faire la malle dans les providentiels sacs plastiques des clients pressés.

Et puis un jour que je me morfondais seule dans ce rayon, oh miracle, une grande main pleine de doigts s’approcha de moi, me saisit et me lâcha dans un sac plastique. A moi la nouvelle vie !

L’extase d’une vie d’aventures et de beuveries emplissait mon petit corps tout vert alors que commençait le balancement en direction de la caisse. Bientôt je me sentis soulevée, puis déposée sur un sol de caoutchouc, le tapis roulant m’emmena devant la caisse, un léger chatouillement dû au laser et à moi la liberté !

Mais soudain ce fut la désillusion, dans l’immense poche où je venais d’atterrir, se trouvaient déjà une douzaine de jumelles. Je me sentis trahie, je me croyais l’unique élue de ce bel acheteur, mais non je n’étais qu’une parmi tant d’autres …

C’est la mort dans l’âme que je vécus le trajet jusqu’au coffre d’une petite voiture déglinguée. Une fois de plus je sentis ses grosse mains à travers la fine paroi du sac, elles nous soulevèrent et nous lâchèrent dans un coffre encombré. Je sentis la mousse remonter a cause des nombreux soubresauts que subit l’automobile durant le trajet. Je crois bien que j’étais malade quand l’homme empoigna de nouveau la poche plastique, la montée des escaliers n’arrangea pas mon état, la mousse continuais de monter, j’avais l’impression que ma tête allait exploser sous la pression. J’entendis une clef tourner dans une serrure, on déposa le sac sur le sol. On nous souleva de nouveau mais cette fois pour nous déposer dans un frigidaire. Ah quel bonheur que la fraîcheur d’un frigo après un périple de la sorte! Je profitais de ce moment de répit pour réfléchir à ma condition. C’est vrai après tout, qui se soucie des états d’âme d’une pauvre bouteille … Je me sentais seule et perdue dans un monde inconnu. Malgré la présence de toutes ces sœurs, mais elles trouvaient cela normal de se faire acheter, vampiriser puis jeter sans autre forme de procès.

Je me trouvais ridicule d’avoir pu penser que la vie pourrait m’apporter quelque chose de plus, qu’avais-je imaginé, qu’un humain pris de pitié m’aurais prise sous sa protection …

Non tout ce qui intéressait les hommes c’était le houblon brassé que nous contenions, ils n’avaient donc aucun respect pour nous pauvres bouteilles. Et puis, quel effet cela fait de se faire boire ? Certaines disent que c’est douloureux, d’autres que l’on ne sent rien. Je n’en crois aucune, on n’a jamais revu de bouteille vide en vie. Soudain je pris peur, que pouvaient-ils bien nous faire? Comment s’y prenaient-ils pour nous boire? Ils n’oseraient tout de même pas nous ôter notre capsule, ce devait être extrêmement douloureux. Le simple fait d’y penser me donnait froid dans le dos. Soudain la porte du frigo s’ouvrit et une paire de grands yeux gris me surplomba, une grande main s’avança et se saisit d’une de mes sœurs puis la porte se referma. Je tentais de me rassurer, jamais un homme avec de si beaux yeux n’oserai faire du mal à un être sans défenses. Puis à force de penser à cette paire d’yeux, je me pris a rêver que cet homme était bon et qu’il allait m’emmener loin de ce frigo, de cette maison, loin de tout, lui et moi. Le bruit de la porte qui s’ouvre m’arracha à mes rêveries et les yeux réapparurent. Cette fois la main s’empara de moi, oh comme son contact était doux … Je vis ses lèvres s’approcher de ma capsule, il ouvrit la bouche … et planta violemment ses dents dans ma capsule. Il la fit sauter en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la douleur était insupportable, ses lèvres se collèrent à la plaie ouverte et il aspira goulûment et d’une traite mon précieux contenu. Moi je souffrais du corps et de l’âme, cet homme que j’avais commencé à aimer avais abusé de son pouvoir sur moi, je n’avais pas pu me défendre. Et une fois son forfait accompli, il me lança violemment sur le sol, ma dernière pensée fut que j’allais mourir d’amour, je lui avait tout donné et il avait TOUT pris.

 

 

Francès – 2nde 3

Tags :