Tous les billets du 2 avril 2008

Syntax error

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« Mais … que s’est-il passé ? »

C’est vrai, après tout, il ne s’est rien passé. Comment pouvais-je me douter de ce qui arriverait ? C’est à cause de mon travail, peut-être. C’est vrai, c’est au travail que tout a commencé.

J’étais comptable dans une entreprise. Et là, toute la journée, je comptais. J’adorais ça, j’avais ma calculatrice toujours avec moi. Rien de plus banal, finalement. Il ne se passait rien. Je calculais, je comptais, j’additionnais, je retenais, je multipliais, je revenais, et je recommençais, encore, encore et encore, à l’infini ! Le nombre n’ont pas de limite, tout est calculable, tout est mesurable, pourquoi s’en priver ? Un problème ? Hop, je sors ma calculatrice, quelques calculs simples et la solution se retrouve affichée devant vos yeux, comme par magie. Combien de bénéfices pouvons-nous tirer de cette affaire ? Calculatrice. Combien pouvons-nous acheter de matériel ? Calculatrice. Dans combien de temps ce chantier sera-t-il terminé ? Combien de fois aurais-je le temps de faire le tour de la terre en ce laps de temps ? Quelle est l’aire de mon bureau ? Calculatrice, calculatrice, calculatrice.
Comme c’était pratique !

Sachant qu’il y a trente-deux marches pour sortir de mon immeuble, puis vingt-quatre plus douze petites dans le métro, plus les quarante-huit à mon bureau, en sachant que je fais l’aller retour plus la pause pour manger où je descend dans la rue, cela fais … calculatrice: deux fois trente deux, plus deux fois vingt-quatre, plus deux fois douze, que j’additionne à quatre multiplié par quarante-huit, égal … trois cent vingt huit marches passées dans la joumée ! Mais combien descendues, combien montées ? Combien en un mois, en un an ? Calculatrice.

C’est devenu une obsession, je calculais tout ce que je faisais, combien de temps je dormais, combien de grammes d’aliments je mangeais. Et puis je ne dormais plus, je ne mangeais plus pour pouvoir calculer. Et, évidemment, je ne travaillais plus non plus. Il a fallu trois mois à mon chef pour ne plus me supporter. Il lui a fallu un jour pour me mettre à la porte. Il m’a fallu deux heures trois quart pour expliquer à ma femme ce qui s’était passé.

« Mais il ne s’est rien passé ! Cela fait deux ans et cinq mois que je vais dans cette boîte tous les matins, que je fais le même boulot ! Comment veux tu que j ‘y comprenne quelque chose ?

– Ecoute, tu ne fais plus attention à rien, tu es complètement obnubilé par cette … calculette ! Il faut te ressaisir ! Tu vas devoir retrouver un emploi et … tu m’écoutes ?

– Oui … Oui, c’est ça, deux ans, cinq mois et treize jours, exactement.

– Regarde-moi quand je te parle ! Il faut que tu retrouves du travail !

– Laisse-moi, je travaille ! »

Elle a piqué une crise de nerfs. Finalement, elle a dû en avoir marre et partir, mais je ne m’en suis aperçut que le lendemain matin, quand j’ai trouvé la table du petit déjeuner vide. Partie !
Ah, elle était partie ! Ah … mais, comment allais-je manger, moi? J’ai cinq euro vingt-cinq centimes. Combien de croissants pouvais-je me payer avec vingt-cinq centimes ? Calculatrice. Finalement, c’était très bien comme ça. J’avais la journée pour moi ! Pas de travail, pas de femme, rien que moi et mes calculs ! Ah ! Ah ! Le monde entier m’était ouvert !

Le soir venu, ma femme revint. Elle partit dans la chambre, faire des valises. Ah, elle partait définitivement ! Enfin ! Dire que j’avais passé … c’est ça, cinq ans, un mois et quatre jours avec elle. Que de temps perdu, environs …

J’étais déjà en train de faire des pronostics, lorsque quelqu’un frappa à la porte et des hommes entrèrent.

– Bonjour madame. C est lui ?

– Oui, je … ses valises sont prêtes. Chéri ?

– Mais qu’est-ce que … comment, « Syntax error » ? Il était parfaitement clair, ce calcul !

– Chéri, tu vas devoir suivre les messieurs, je … c’est pour un certain temps seulement … tu m’écoutes ?

– Syntax error ! C’est la meilleure, celle là ! Il y a des gens qui ne manquent pas d’air ! SYNTAX ERROR !

Je m’étais levé, à présent, et je parcourais la pièce en faisant de grands gestes.

– Syntax error ! Tu sais ce qu’il te dit, Syntax error ? Il te dit vas te faire calculer ailleurs, ouais !

– Mais … que s’est-il passé ? demanda un des médecins.

Ma femme me regarda avec un air triste.

– Rien … il ne s’est rien passé.

Mais déjà les médecins m’emmenaient, loin, très loin de mes ennuis, dans une petite maison avec une chambre blanche, dans laquelle je pourrais calculer, encore et toujours, jusqu’à la fin de ma vie …

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Monsieur et son métro

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Monsieur est un peu malade, sûrement le mois de février, un état grippal passager. Monsieur se lève péniblement. Il n’a pas beaucoup dormi cette nuit, encore ces petites insomnies dues au stress constant du travail. Il embrasse machinalement le front de Madame et va prendre sa douche quotidienne.

Après avoir pris son petit-déjeuner, mis ses mocassins en cuir et réajusté sa cravate, Monsieur sort et prend la rue Rambuteau, passe devant le Forum des Halles, pour se rendre à la station de métro Châtelet. Il attend la prochaine rame, comme toutes les autres personnes qui se rendent à leur travail. Monsieur participe de façon active à la vie sociale et économique de son pays. Malheureusement, parmi les individus qui attendent sur ce quai, il y a également des clochards, des SDF. Ils font tache, avec leurs vieux vêtements noircis par la crasse, au milieu de tous ces costumes et ces tailleurs proprets. Monsieur s’avance pour pouvoir entrer le premier et se retrouve à côté de l’un de ces nécessiteux. Mais Monsieur ne le regarde pas, il se contente de hausser un sourcil d’un air dédaigneux. Vous ne pensez tout de même pas que Monsieur prête quelque attention à un pouilleux ?

La rame arrive sur le quai en crissant bruyamment. Monsieur fait un pas pour entrer. Bousculé par le flot des passagers, il réussit à avoir une place en poussant une vielle dame. Il faut savoir s’imposer dans la vie.

Voilà, maintenant il doit attendre, attendre dans la monotonie ambiante, attendre au milieu de tous ces visages vides et dénués de tous sentiments. Monsieur est agacé.

Enfin sa station arrive. Les portes s’ouvrent, une masse dense et grouillante sort précipitamment et mécaniquement tels les rouages d’une machine infernale fonctionnant à plein régime.

Monsieur suit la foule et sort de la station. Il traverse la place du Tertre, toujours occupée par de prétendus artistes sans intérêt, qui vous interpellent pour soi-disant faire votre portrait et vous soutirer une « petite pièce » comme ils disent, pour payer leurs gribouillages médiocres. Heureusement, Monsieur ne s’est jamais laissé prendre par cet attrape-touriste : il marche et regarde droit devant lui, hermétique à tout mouvement extérieur. Il faut se protéger de toute déchéance. L’art. … quelle aberration, quelle inutilité ! Monsieur est irrité.

Après avoir descendu la rue Mouffetard, Monsieur arrive enfin sur son lieu de travail : une grande entreprise d’ingénieurs en aéronautique. Les heures passent. La journée est rythmée par l’élaboration de projets très onéreux, la contemplation du décolleté de la nouvelle secrétaire et l’envoi d’un mail coquin à sa maîtresse qu’il ira retrouver en fin d’après-midi.

A 16 heures, Monsieur téléphone à Madame pour la prévenir qu’il ne rentrera que vers 19 heures, qu’il a beaucoup de travail, qu’il ne peut pas faire autrement et qu’il en est désolé. Madame sait que Monsieur travaille énormément, elle comprend.

Après avoir débité son alibi, Monsieur ayant fini sa journée, prend l’ascenseur, sort de l’immeuble et traverse la place des Abesses. Il descend à la station de métro la plus proche et attend. La rame arrive, il s’engouffre dedans, porté par la foule. Le trajet dure seulement 5 minutes. Le métro s’arrête, et Monsieur se lève presque aussi automatiquement que les portes qui viennent de s’ouvrir. Il prend l’escalator et débouche sur la rue Bailleul. Il arrive rue Jean Monet, au 17, à l’hôtel le Bristol, un quatre étoiles, excusez du peu … Là, il prend l’ascenseur et va rejoindre sa maîtresse. Vous comprenez, Madame son épouse est à présent femme au foyer, mère de deux enfants, et son corps n’est plus tout à fait le même qu’au premier jour. Monsieur délaisse donc quelque peu son devoir conjugal. Cependant, il doit assouvir ses besoins d’homme viril et puissant. Et puis si cela vous choque, mettez-vous au goût du jour, tout homme reconnu a une maîtresse voyons ! Monsieur est excité.

Après avoir passé une heure trente dans des ébats bruyants et éreintants, Monsieur reprend l’ascenseur, redescend au rez-de-chaussée et reprend la rue dans l’autre sens. Il rejoint la même station de métro qu’à l’aller et attend. La rame de métro arrive et Monsieur passe les portes.
Monsieur attend. Il est 1 8 heures 45. Monsieur pourra arriver chez lui à l’heure dite. Quand la voix artificielle des hauts parleurs annonce
« Châtelet » il est 1 8 heures 55, il a juste le temps de sortir de la bouche de métro, de passer le Forum des Halles, d’arriver rue Rambuteau et d’ouvrir la porte de « son petit chez lui ».

Dès son entrée, son fils et sa fille l’agrippent de tous les côtés. Madame dit bonsoir à Monsieur en lui embrassant tendrement la joue. Satisfait, Monsieur s’installe sur le canapé en attendant le repas, et allume leur home cinéma dernier cri. De légers tremblements agitent sa main posée sur l’accoudoir. Monsieur est surmené.

Le lendemain, Monsieur, prêt à partir, réajuste sa cravate. Il entend la radio annoncer la grève du Métro. Monsieur supporte de moins en moins ce genre de tracas. Son visage est un peu crispé. Il descend au parking privé prendre sa voiture, démarre et sort du sous-sol. Une vieille dame au loin traverse la rue. Monsieur sourit, accélère. Son coupé BMW bondit et atteint de plein fouet la frêle silhouette.

Monsieur a craqué.

Hélène – 2nde 2

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