syntax-error.jpg

 

« Mais … que s’est-il passé ? »

C’est vrai, après tout, il ne s’est rien passé. Comment pouvais-je me douter de ce qui arriverait ? C’est à cause de mon travail, peut-être. C’est vrai, c’est au travail que tout a commencé.

J’étais comptable dans une entreprise. Et là, toute la journée, je comptais. J’adorais ça, j’avais ma calculatrice toujours avec moi. Rien de plus banal, finalement. Il ne se passait rien. Je calculais, je comptais, j’additionnais, je retenais, je multipliais, je revenais, et je recommençais, encore, encore et encore, à l’infini ! Le nombre n’ont pas de limite, tout est calculable, tout est mesurable, pourquoi s’en priver ? Un problème ? Hop, je sors ma calculatrice, quelques calculs simples et la solution se retrouve affichée devant vos yeux, comme par magie. Combien de bénéfices pouvons-nous tirer de cette affaire ? Calculatrice. Combien pouvons-nous acheter de matériel ? Calculatrice. Dans combien de temps ce chantier sera-t-il terminé ? Combien de fois aurais-je le temps de faire le tour de la terre en ce laps de temps ? Quelle est l’aire de mon bureau ? Calculatrice, calculatrice, calculatrice.
Comme c’était pratique !

Sachant qu’il y a trente-deux marches pour sortir de mon immeuble, puis vingt-quatre plus douze petites dans le métro, plus les quarante-huit à mon bureau, en sachant que je fais l’aller retour plus la pause pour manger où je descend dans la rue, cela fais … calculatrice: deux fois trente deux, plus deux fois vingt-quatre, plus deux fois douze, que j’additionne à quatre multiplié par quarante-huit, égal … trois cent vingt huit marches passées dans la joumée ! Mais combien descendues, combien montées ? Combien en un mois, en un an ? Calculatrice.

C’est devenu une obsession, je calculais tout ce que je faisais, combien de temps je dormais, combien de grammes d’aliments je mangeais. Et puis je ne dormais plus, je ne mangeais plus pour pouvoir calculer. Et, évidemment, je ne travaillais plus non plus. Il a fallu trois mois à mon chef pour ne plus me supporter. Il lui a fallu un jour pour me mettre à la porte. Il m’a fallu deux heures trois quart pour expliquer à ma femme ce qui s’était passé.

« Mais il ne s’est rien passé ! Cela fait deux ans et cinq mois que je vais dans cette boîte tous les matins, que je fais le même boulot ! Comment veux tu que j ‘y comprenne quelque chose ?

– Ecoute, tu ne fais plus attention à rien, tu es complètement obnubilé par cette … calculette ! Il faut te ressaisir ! Tu vas devoir retrouver un emploi et … tu m’écoutes ?

– Oui … Oui, c’est ça, deux ans, cinq mois et treize jours, exactement.

– Regarde-moi quand je te parle ! Il faut que tu retrouves du travail !

– Laisse-moi, je travaille ! »

Elle a piqué une crise de nerfs. Finalement, elle a dû en avoir marre et partir, mais je ne m’en suis aperçut que le lendemain matin, quand j’ai trouvé la table du petit déjeuner vide. Partie !
Ah, elle était partie ! Ah … mais, comment allais-je manger, moi? J’ai cinq euro vingt-cinq centimes. Combien de croissants pouvais-je me payer avec vingt-cinq centimes ? Calculatrice. Finalement, c’était très bien comme ça. J’avais la journée pour moi ! Pas de travail, pas de femme, rien que moi et mes calculs ! Ah ! Ah ! Le monde entier m’était ouvert !

Le soir venu, ma femme revint. Elle partit dans la chambre, faire des valises. Ah, elle partait définitivement ! Enfin ! Dire que j’avais passé … c’est ça, cinq ans, un mois et quatre jours avec elle. Que de temps perdu, environs …

J’étais déjà en train de faire des pronostics, lorsque quelqu’un frappa à la porte et des hommes entrèrent.

– Bonjour madame. C est lui ?

– Oui, je … ses valises sont prêtes. Chéri ?

– Mais qu’est-ce que … comment, « Syntax error » ? Il était parfaitement clair, ce calcul !

– Chéri, tu vas devoir suivre les messieurs, je … c’est pour un certain temps seulement … tu m’écoutes ?

– Syntax error ! C’est la meilleure, celle là ! Il y a des gens qui ne manquent pas d’air ! SYNTAX ERROR !

Je m’étais levé, à présent, et je parcourais la pièce en faisant de grands gestes.

– Syntax error ! Tu sais ce qu’il te dit, Syntax error ? Il te dit vas te faire calculer ailleurs, ouais !

– Mais … que s’est-il passé ? demanda un des médecins.

Ma femme me regarda avec un air triste.

– Rien … il ne s’est rien passé.

Mais déjà les médecins m’emmenaient, loin, très loin de mes ennuis, dans une petite maison avec une chambre blanche, dans laquelle je pourrais calculer, encore et toujours, jusqu’à la fin de ma vie …

Tags :