Comment (se) représenter le chômage ? (2 : approches macroéconomiques)

Les approches microéconomiques des déséquilibres sur le marché du travail conduisent à considérer que le chômage est volontaire (il résulte d’une volonté collective, comme par exemple la fixation d’un salaire minimum ou d’allocations-chômage généreuses, et/ou d’une volonté individuelle, comme l’allongement de la durée de prospection du marché de l’emploi ou le refus d’entretenir son employabilité en se formant). Mais ne serait-il pas possible de concevoir la possibilité d’un chômage involontaire ?

Le premier à s’engager sur cette voie est John Maynard Keynes, au début de sa Théorie général de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie [1936]. Le chômage « keynésien » est un chômage involontaire parce qu’il résulte d’une insuffisance de la « demande effective », c’est-à-dire la demande solvable anticipée par les entrepreneurs, qui les pousse à modifier leur comportement d’offre de biens et services (effective, en anglais, c’est ce qui est efficace, qui produit des effets).

La base de la construction keynésienne repose sur une double critique adressée aux « classiques » :

  • D’une part, Keynes leur reproche de ne pas porter suffisamment d’attention aux relations macroéconomiques (entre les grandeurs globales : revenus globaux investissement global, demande globale…) Dans la lignée de la « main invisible » d’Adam Smith, en effet, la théorie standard adopte la « loi de Say », selon laquelle toute offre crée automatiquement sa propre demande grâce aux revenus qu’elle procure. Dès lors, pour les classiques, le côté macro et le côté micro sont équivalents : le tout n’est que la somme des parties. C’est ce que refuse Keynes, pour qui la crise de 1929 a montré l’importance des politiques macroéconomiques lorsque l’addition des comportements individuels conduit à un équilibre de sous-emploi. La demande effective est un concept fondamentalement macroéconomique, puisqu’elle met en évidence l’interdépendance de l’offre et de la demande à travers les anticipations des agents économiques.
  • D’autre part, Keynes considère la théorie standard comme un cas particulier, qui n’est valable qu’aux alentours de l’équilibre (d’où la nécessité pour lui de bâtir une théorie générale). Il veut bien concéder à ses collègues néoclassiques que les entreprises choisissent le niveau de la production réalisée (et donc le niveau de l’emploi) en fonction de leur profit (et donc du salaire réel, qui est le coût de l’utilisation d’un travailleur supplémentaire). Ce « premier postulat de l’économie classique » signifie tout simplement que Keynes accepte la courbe de demande de travail de la théorie standard. Mais Keynes récuse le « deuxième postulat de l’économie classique », selon lequel les individus offrent leur travail uniquement s’ils jugent les salaires suffisants pour compenser la « désutilité » (perte de bien-être) du renoncement au loisir. Il montre en effet qu’il n’y a pas vraiment de « marché » du travail, dans la mesure où les salaires dépendent surtout de conventions sociales, et pas de décisions individuelles.

Les salaires sont un coût pour l’entreprise, mais ils sont aussi un élément de la demande. Le chômage keynésien ne s’explique donc pas essentiellement par un coût du travail trop élevé. Il résulte au contraire des anticipations défavorables des entrepreneurs, liées au mauvais « climat des affaires« .

La macroéconomie keynésienne

Pour réduire le chômage involontaire il faut donc donner aux entrepreneurs des espérances plus favorables ou agir directement sur la demande globale, le levier d’action le plus efficace étant l’investissement.

Les successeurs de Keynes, ou du moins une partie d’entre eux, ont tenté d’opérer une synthèse des thèses néoclassiques et keynésiennes, tant et si bien qu’il est difficile aujourd’hui de distinguer les deux.

L’idée avancée par certains est que les intuitions keynésiennes sont valables à court terme, tant que les prix ne peuvent pas s’ajuster aux déséquilibres sur les marchés, alors qu’à long terme la thèse néoclassique retrouve sa vigueur. En particulier, dans les années 1970, le français Edmond Malinvaud lance la théorie du déséquilibre, qui fait de la rigidité des prix des biens et services à court terme la cause des dysfonctionnements du marché du travail. Deux types de chômages pourraient alors coexister :

  • Un chômage keynésien dû à une insuffisance de la demande sur le marché des biens et services, source d’anticipations négatives qui n’incitent pas les entreprises à investir.
  • Un chômage classique avec une demande supérieure à l’offre sur le marché des biens et services et une offre supérieure à la demande sur le marché du travail, lié à un manque de compétitivité.

Les approches contemporaines du marché du travail sont néoclassiques dans leurs méthodes (l’approche macroéconomique se base sur des fondements microéconomiques) tout en intégrant des éléments keynésiens (l’équilibre sur le marché du travail ne dépend pas uniquement des salaires réels).

Le modèle de base qui inspire la communauté des chercheurs aujourd’hui a été développé à la fin des années 1980 et au début des années 90 par Richard Layard, Stephen Nickell et Richard Jackman. Il est suffisamment souple pour donner lieu à des interprétations aussi bien néoclassiques que keynésiennes. Le taux de chômage résulte de la confrontation d’une courbe de fixation des salaires par la négociation entre employeurs et syndicats (plus il y a de chômage, moins les salariés ont de pouvoir de négociation sur le salaire réel) et d’une courbe de fixation des prix (quand il y a peu de chômage, les entreprises ne trouvent plus sur le marché du travail que les travailleurs les moins productifs, ce qui les incite à augmenter les prix pour préserver leurs marges).

L’intérêt de ce modèle est qu’il montre que le chômage résulte directement du conflit pour la répartition de la valeur ajoutée entre les facteurs de production. Le taux de chômage agit comme la variable d’ajustement qui permet de rendre compatibles les prétentions de tous les acteurs. Le chômage dépend alors du contexte institutionnel.

Dans Le chômage, fatalité ou nécessité ? [2004], les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg montrent (en se basant sur ce modèle, mais sans aucune formalisation mathématique) qu’en France, le marché du travail ne joue pas son rôle de mise en relation (on parle d’appariement) entre l’offre et la demande de travail. L’idée de base des Le jackpot, un exemple d'appariementsmodèles d’appariements sur le marché du travail, c’est que le travail n’est pas une grandeur générique, sans qualité particulière, facilement interchangeable. De la même façon que vous ne toucherez pas le jackpot si les roues ne s’arrêtent pas sur le même symbole, la productivité apparente du travail sera très différente selon que les personnes qui ont à travailler ensemble et les régulations institutionnelles propres à chaque organisation s’accordent ou pas.

C’est pourquoi le chômage est socialement utile, lorsqu’il permet l’adaptation du tissu productif. Mais il se transforme en fatalité s’il prend la forme d’une file d’attente, dans laquelle les moins qualifiés se font sans cesse dépasser par les plus diplômés, derniers licenciés et premiers recrutés. Plusieurs études, menées notamment par l’OCDE, attribuent ce dysfonctionnement du marché du travail à une trop forte rigidité du marché du travail. La protection des emplois contre les licenciements, en particulier, est accusée de désinciter les firmes à l’embauche. Pourtant, une flexibilité accrue dans un contexte de fortes inégalités face au risque et à la longueur du chômage, risquerait fort d’avoir des effets dépressifs sur la demande. Pour que le chômage n’apparaisse pas comme une injustice, il faut qu’il ne dure pas trop longtemps, que les indemnités soient suffisamment généreuses, et qu’il ne débouche pas sur un emploi déqualifié ou précaire. En d’autres termes, pour permettre de meilleurs appariements sur le marché du travail, ce sont les parcours professionnels, et non les emplois, qu’il convient de sécuriser. Comme l’explique Christine Afriat, du Centre d’analyse stratégique, c’est le prix à payer pour que les individus n’hésitent pas à changer d’emploi en fonction des besoins de l’économie.

Leave a Reply

You must be logged in to post a comment.