La nature contradictoire du désir

Le désir est un mouvement, une tension (pulsion) vers un objet possible de satisfaction, il résulte d’un manque. On ne désire que ce qu’on n’a pas.

Il se distingue du besoin, nécessaire, qui porte sur un objet général (manger, dormir…) mais a en commun avec lui de s’inscrire dans une logique cyclique de l’insatisfaction. Ce cycle suggère l’esclavage, la répétition, le châtiment à l’instar des nombreux mythes ( Prométhée, Tantale, Sisyphe, les Danaïdes…). Dans la mythologie grecque, les Danaïdes sont les cinquante filles du roi Danaos. Elles accompagnent leur père à Argos quand il fuit ses neveux, les cinquante fils de son frère Égyptos. Après avoir proposé une réconciliation, elles épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces sur l’ordre de leur père. Les Danaïdes sont condamnées, aux Enfers, à remplir sans fin un tonneau sans fond. Ce mythe sera repris par Socrate dans le Gorgias, lorsqu’il compara la conception du bonheur du sophiste à un tonneau sans fond.

Le désir se distingue également de la volonté car si celle-ci est guidée par l’entendement, et par conséquent le rationnel (j’organise rationnellement les moyens en vue d’une fin), celui-ci, en revanche, l’est par l‘imagination; ne connait donc pas les limites de la rationalité:  l’impossible, l’interdit, l’immoral, l’irréel ne le suppriment, ne le réfreinent pas.

Si le désir est un mouvement vers un objet possible de satisfaction, il semble tirer sa raison d’être de celui-ci. La possession du désirable conduirait à la satisfaction, à la plénitude, à l’apaisement. Le manque serait comblé. Le mouvement du désir trouverait ainsi sa fin, il n’aurait plus lieu d’être. Mais il semble qu’il n’en soit pas ainsi.

En effet, l’objet désiré une fois obtenu perd son caractère de désidérabilité. Que devient le désirable, en effet, s’il n’est plus désiré ?

Ensuite, une satisfaction complète du désir (qui s’apparenterait au bonheur) semble impossible car le désir ne cesse de se tourner vers de nouveaux objets; il renaît sans cesse. Son but serait donc aussi sa mort. On peut dire alors qu’il veut et ne veut pas être satisfait car sans manque le désir s’éteindrait et sa fin en fait un processus sans fin. D’ailleurs, que serait une vie sans désir ? Quelles seraient nos motivations, nos raisons d’agir sans désir ? Choisir la mort du désir (ne plus manquer, ne plus souffrir) ne nous conduit-il pas à un désir de mort ( ennui, perte de sens, de but Cf. étymologie anorexie =absence de désir)

Le désir se caractérise ainsi par sa démesure, infini dans le temps et dans les objets, allant jusqu’à se porter sur l’impossible, « l’inaccessible étoile » (d’où l’étymologie desiderare : nostalgie de l’étoile =>sidéral).

Désirer, est-ce alors réellement chercher la satisfaction ? Souhaite-t-on vraiment satisfaire un désir quand on désire ? Ou n’est-ce qu’un prétexte pour désirer ?

Cette nature contradictoire du désir est illustrée dans le Banquet de Platon par la prêtresse Diotime. Celle-ci raconte qu’Éros est fils de Poros (dieu de la Richesse) et de Pénia (dieu de la Pauvreté). Éros incarne l’ambiguïté du désir (épithumia): «Il [Éros] n’est par nature ni mortel ni immortel ; mais dans la même journée, tantôt il est florissant et plein de vie, tant qu’il est dans l’abondance, tantôt il meurt, puis renaît, grâce au naturel de son père. Ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu’il n’est jamais ni dans l’indigence ni dans l’opulence (…)» (203 e). Le désir oscille entre la plénitude et le manque, l’opulence et le dénuement, ce qui le contraint à être une recherche perpétuelle. La philosophie, comme amour de la sagesse, est marquée du sceau du désir : le philosophe désire être sage mais ne l’est jamais. :)

Pourquoi dès lors désirons-nous ? Quelles sont les causes de ce désir en l’homme qui semble le condamner à ne jamais être au repos, apaisé, satisfait ?

Aristophane, toujours dans le Banquet, explique le désir amoureux, tout particulièrement le fait que « nous cherchions tous notre moitié ». Il raconte le mythe de l’Androgyne. Dans des temps immémoriaux, vivaient des êtres boules à deux têtes, quatre bras, quatre jambes( Il y avait des femme/femme; homme/homme; et femme/homme). Mais leur orgueil suscita le courroux de Zeus qui pour les punir les fendit en deux et les dispersa aux quatre coins du monde. Depuis ce jour, chacun cherche sa moitié, espérant retrouver cette union première. Ce serait donc la nostalgie d’une fusion primitive qui expliquerait le désir amoureux. Le bonheur d’être avec l’être aimé viendrait du sentiment d’être plus un à deux ! (si on est une moitié…). Le manque radical (à la racine) d’être expliquerait ici le désir de l’autre, c’est soi que l’on chercherait en l’autre…

Diotime voit aussi dans le désir un manque radical mais l’enracine dans notre finitude. L’homme mortel, cherche sans cesse à combler cette imperfection, ce vide d’être en créant ou procréant. Le désir motive des actions qui visent à remplir ce vide, à nous éterniser, nous rendre immortels.

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