Textes sur le désir : Rousseau, Saint Augustin, Flaubert

Dans les textes ci-dessous, on se demande quel est l’objet du désir, ce que nous désirons au final. L’objet du désir est-il vraiment celui que nous croyons ? 

Emma dans Madame Bovary désire Rodolphe, son amant. Mais très vite, on s’aperçoit que ce qu’elle aime dans ce désir c’est l’effet qu’il produit sur elle. Elle aime « ses grands yeux noirs et profonds », elle s’imagine être une de ces « héroïnes de livres » qu’elle a lu dans sa jeunesse. Ainsi l’objet de son désir, Rodolphe, n’est qu’un prétexte pour désirer. Ce qu’elle aime réellement c’est le désir.

De même, Saint Augustin, dans ses Confessions, s’aperçoit au cours de son introspection, lorsqu’il analyse sa vie avant sa conversion, que s’il multipliait les désirs, il « aimait à aimer »; »cherchait un objet à son amour ». Aucun ne le comblait véritablement, il n’était jamais rassasié, satisfait. Il faisait l’expérience de l’infinité des objets du désir qui se renouvelle sans cesse. Le désir est donc essentiellement démesure, son objet par excellence est l’infini. Saint Augustin est passé d’une infinité d’objets à un désir de l’infini (Dieu).

Dans la Nouvelle Héloise,  Rousseau s’interroge sur le rapport entre le désir et le bonheur. Il commence par exposer quatre paradoxes. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer…..heureux »; qu’il va tenter de dénouer dans la suite du texte. Le plaisir ressenti dans le désir est dû à l’imagination qui rend l’objet du désir « présent et sensible en quelque sorte » et l’embellit, le modifie, le pare... Mais la réalité est moins belle que ce que nous avions imaginé. Le bonheur n’est donc pas la satisfaction d’un désir, mais dans le désir lui-même. Avoir tous ses désirs satisfaits ne nous rendrait pas heureux puisqu’on serait privé du « plaisir de désirer »; « vivre ainsi c’est être mort ». Une vie sans désir est-elle possible pour l’homme ? Non pas. Ce serait une vie sans but, objectif, motif d’agir. 

L’analyse de Rousseau est comparable à celle que fait Stendhal. Le concept de la cristallisation a été inventé par Stendhal dans son ouvrage De l’amour, publié en 1822, pour décrire le phénomène d’idéalisation à l’œuvre au début d’une relation amoureuse : « En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime »

Rendu malheureux par son amour pour Matilde Dembowski rencontrée a Milan en mars 1819, Stendhal a l’idée d’écrire un ouvrage où il exprimera tout ce que lui fait éprouver Matilde. Plutôt que de passer par la fiction, comme il en avait initialement l’intention, il écrit un ouvrage d’analyse psychologique du sentiment amoureux.

Stendhal explique à son amie ce qui est en train de se produire, et lui propose son analogie, qu’elle comprend ainsi : « au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. »

Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas.

Si cet effet n’a pas toujours lieu sur les objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n’est pas un état d’homme ; vivre ainsi c’est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu, serait une misérable créature ; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus supportable. 

la Nouvelle Héloïse (1761) Rousseau

 » Je vins à Carthage, et partout autour de moi bouillait à gros bouillons la chaudière des amours honteuses. Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer; dévoré du désir secret de l’amour, je m’en voulais de ne l’être pas plus encore. Comme j’aimais à aimer, je cherchais un objet à mon amour, j’avais horreur de la paix d’une voie sans embûches. Mon âme avait faim, privée qu’elle était de la nourriture de l’âme, de vous-même, mon Dieu, mais je ne sentais pas cette faim. J’étais sans appétit pour les aliments incorruptibles, non par satiété, mais plus j’en étais privé, plus j’en avais le dégoût. Et c’est pourquoi mon âme était malade et, rongée d’ulcères, se jetait hors d’elle-même, avec une misérable et ardente envie de se frotter aux créatures sensibles. Mais si ces créatures n’avaient pas une âme, à coup sûr, on ne les aimerait pis. Aimer et être aimé m’était bien plus doux, quand je jouissais du corps de l’objet aimé. Je souillais donc la source de l’amitié des ordures de la concupiscence; j’en ternissais la pureté des vapeurs infernales de la débauche. Repoussant et infâme, je brûlais dans mon extrême vanité de faire l’élégant et le mondain. Je me ruai à l’amour où je souhaitais être pris. Mon Dieu, qui m’avez fait miséricorde, de quel fiel, dans votre bonté, vous en avez arrosé pour moi la douceur ! Je fus aimé, j’en vins secrètement aux liens de la possession. « 

Saint-Augustin, Confessions

D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.

Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.

Elle se répétait :  » J’ai un amant ! un amant !  » se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble.

Flaubert Madame Bovary

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