1984 Orwell- Le discours totalitaire

https://www.franceculture.fr/litterature/la-novlangue-de-george-orwell-donald-trump

https://www.librairal.org/wiki/George_Orwell:1984_-_Appendice_-_Les_Principes_du_Novlangue

 

 

Le philologue allemand Victor Klemperer a tenté de répondre à cette question en analysant les discours nazis de 1933 jusqu’à la chute de régime hitlérien. Il recense les principaux processus observés et montre comment le discours totalitaire en vient à transformer la langue et la manière de penser à partir d’une rhétorique du consentement qui tire sa force de son « effroyable homogénéité » et de son caractère plurisémiotique.

C’est un discours total, ou du moins une de ses caractéristiques, qui est de ne souffrir d’autre interdiscours que du même – d’où censure, emprisonnements, meurtres, voire autodafés qui visent à exterminer à la fois symboliquement et dans le réel toute parole qui ne serait pas conforme. Là encore, Klemperer commente :

« [La LTI] s’empara de tous les domaines de la politique, de la jurisprudence, de l’économie, de l’art, de la science, de l’école, du sport, de la famille, des jardins d’enfants et des chambres d’enfants. (La langue d’un groupe ne recouvrira jamais que les domaines sur lesquels s’étendent ses liens, et non la totalité de la vie). (LTI : 45) »

Le discours totalitaire serait donc un discours qui vise à abolir une interdiscursivité ouverte sur la pluralité des discours possibles, ouverture qui permet une pensée créative ou contestataire – les deux étant non dissociables. Il s’agit, comme l’écrit Klemperer, de « transformer l’individu en tête de bétail, sans pensée ni volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction et traqué, faire de lui un atome dans une pierre qui roule (LTI : 49). »

la répétition du même dans toutes ses dimensions lui est nécessaire pour enfermer la pensée, d’où l’importance de l’organisation. Klemperer parle de la « manie de tout organiser et de tout centraliser » (LTI : 143) et de l’importance de la mise en scène : un « mélange de mise en scène théâtrale et religieuse » (LTI : 62).

En un certain sens, on peut considérer la place du marché solennellement décorée, la grande salle ou l’arène ornée de bannières et de banderoles, dans lesquelles on parle à la foule comme une partie constitutive du discours lui-même, comme son corps. Le discours est incrusté et mis en scène dans un tel cadre, il est une œuvre d’art totale qui s’adresse simultanément à l’oreille et à l’œil, et à l’oreille doublement, car le grondement de la foule, ses applaudissements, ses protestations agissent sur l’auditeur aussi fortement, si ce n’est plus, que le discours en soi (LTI : 83-84).

La LTI « imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret ». (LTI : 41) Des mots nouveaux font leur apparition, ou des mots anciens acquièrent un nouveau sens particulier, ou de nouvelles combinaisons se créent, qui se gent rapidement en stéréotypes […] On pourrait faire le lexique de cette nouvelle langue. (LTI : 57)

L’exemple de Volk « peuple » illustre bien ce phénomène. À partir de ce terme on passe, par dérivation et glissement sémantique, à la notion de race avec Volksgemeinschaft « communauté du peuple », volksfremd « étranger au peuple », volksentstammt « issu du peuple » (LTI : 58) – ainsi s’introduit, à partir d’une forme et de ses nombreuses déclinaisons, toute la pensée völkisch, avec l’assimilation du peuple à la race3. Parmi ces constellations de vocables qui se renforcent mutuellement, car appartenant à la même formation discursive (« tout nageait dans la même sauce brune » (LTI : 36)), l’ouvrage mentionne également Volksgenosse « camarade du peuple », Rassegenossen « camarades de race » (LTI : 58), artvergessen « perdues pour l’espèce » (LTI : 142) ou artfremd « étranger à l’espèce » (LTI : 57). Relèvent de ce même champ, par association à partir du signi é ou du signi ant, la partition « aryen », « non aryen » ainsi que les concepts de « pureté » [Reinhaltung], « juif complet » [Volljuden], « demi-juif » [Halbjuden], « juifs de souche » [Judenstämmlinge] (LTI : 224), « racialement inférieur » [niederrassig], « souillure raciale » [Rassenschande], « de sang allemand » [deutschblütig], « nordique » [nordisch] (LTI : 134). Les processus morphosyntaxiques qui sont à la base de la créativité linguistique permettent à l’idéologie nazie d’essaimer dans la langue et d’être ainsi naturalisée dans son lexique. Klemperer parle d’un « poison » qui s’in ltre et de « formations analogiques mécaniques » (LTI : 165).

L’attention est particulièrement portée sur les mutations des valeurs induites, voire leur inversion. Un exemple marquant est celui de fanatique : « jamais, avant le Troisième Reich, il ne serait venu à l’esprit de personne d’employer «fanatique» avec une valeur positive […] «Fanatique» a été durant toute l’ère du Troisième Reich un adjectif marquant, au superlatif, une reconnaissance officielle […] toute connotation péjorative, même la plus discrète a disparu dans l’usage courant que la LTI fait de ce mot » (LTI : 92). Cette valeur superlative est renforcée quand un substantif intensif est lui-même suivi d’un adjectif à valeur évaluative intensive comme dans « fanatisme sauvage (LTI : 93). Toujours à propos de fanatique, Klemperer écrit : « Dans la presse quotidienne, le mot fut employé sans plus de limites […]. Cette fréquence du mot dans le champ politique allait de pair avec son emploi dans d’autres domaines, chez des nouvellistes ou dans la conversation quotidienne » (LTI : 93). Maintes fois réitéré, de signe plein, le mot en arrive ensuite à devenir vide car répété mécaniquement. Ainsi Göring est-il quali é d’« ami fanatique des animaux » (LTI : 93). Klemperer cite également le verbe aufziehen « monter », dont le sens métaphorique de négatif est devenu positif – ainsi dans groß aufgezogen « monté de toutes pièces » : « à présent aufziehen exprimait un acte parfaitement sincère » (LTI : 78). Nous citerons également l’exemple d’« humanité » [humanität] qui le plus souvent est accompagné d’une épithète à valeur infamante, comme dans eine giftige Juden-humanität « humanité juive empoisonnée » (LTI : 189). Ces mutations sémantiques, dont nous n’avons relevé ici que quelques exemples, affectent des termes dont le sémantisme est souvent vague. La profusion des formations relevées souligne l’emprise de l’idéologie et leur rôle dans la persuasion4.

Le terme historique, avec une valeur superlative, est également abondamment répété, comme le sont les « cérémonies of cielles » (LTI : 154) : « une cérémonie of cielle a une signi cation «historique» particulièrement solennelle […], chaque vétille […] acquiert une signi cation «historique» » (LTI : 75-76). Au sein de ces termes à valeur intensive, Klemperer note l’importance des superlatifs visant à la divinisation de l’ère hitlérienne (LTI : 165). Parmi ceux-ci il relève le quali catif éternel « on pourrait citer «éternel» comme l’ultime barreau sur la longue échelle des superlatifs numériques nazis, mais sur ce dernier barreau, le ciel est atteint. «Éternel» est l’attribut du Divin uniquement ; ce que je nomme éternel, je l’élève dans la sphère du religieux » (LTI : 154). Les dérivés du terme font également partie du vocabulaire de base du discours nazi, de même que tous ceux appartenant au champ sémantique de la religion : Hitler, présenté comme le « Sauveur », les références à la Providence, aux « apôtres », le vocable de « Troisième Reich » lui-même ; toutes ces appellations ont une dimension d’emphase religieuse (voir LTI : 154).

La généralisation ou l’amalgame : Dans son ouvrage, il relève l’omniprésence des discours sur « le » juif. L’emploi de l’article catégorisant permet d’universaliser le rapport posé entre sujet et prédicat auquel est attribué dans le cas présent un contenu stigmatisant. Il permet alors de déterminer l’autre comme problématique et donc de donner une valeur dévaluative au nom qu’il détermine. C’est cette catégorisation qui permettra à l’Allemagne nazie d’amalgamer tous les adversaires en un seul ennemi (LTI : 232). L’adjectivation avec amalgame, que l’on pourrait également appeler cadrage par association, a une même fonction. Klemperer cite les exemples de « judéo-maçonnique, judéo-bolchevique, judéo-marxiste, judéo- capitaliste, judéo-anglais… » (LTI : 232 ; 234).

Le recadrage : ici ce n’est pas la valeur des termes qui est affectée, mais le rapport sujet-prédicat. Ainsi la victime devient-elle coupable et inversement. Les nazis « se défendent » « ripostent » (LTI : 232) ; il s’agit d’une « guerre juive » [jüdische Krieg] (LTI : 135), à l’encontre des « pacifiques nazis » [friedliebenden], de l’« insondable haine des juifs » [abgrundtiefe Hass] (LTI : 232). Peut entrer dans cette catégorie le syntagme « expédition punitive » [Strafexpedition] : punir présuppose un coupable et il y a quelque idée de bravoure derrière le terme « expédition » ; Klemperer commente : « Tout ce que je pouvais imaginer d’arrogance brutale et de mépris envers ce qui est étranger à soi se trouvait condensé dans ce mot (LTI : 73). Il en est de même du terme « propagande » qui désigne le discours de l’adversaire

-référence à l’organique

Ce qui est propre à l’idéologie totalitaire, c’est son caractère fermé à toute altérité. Rêve de totalité et de fin de l’histoire. C’est également le détournement du raisonnement dans la violence par la naturalisation du mortifère et une rhétorique du consentement

Klemperer a pu se demander comment cette influence s’est exercée et parler des efforts constants de la rhétorique nazie pour mystifier et engourdir les esprits (LTI : 194).

Par la répétition d’abord, comme nous l’avons vu, par la simplification ensuite et l’effacement de toute manière alternative de dire, par le vague et le recours aux émotions.

Cf La psychologie des foules de Gustave Lebon, parue en 1895 et largement diffusée dans les pays de langue allemande depuis sa traduction en 1908. Dans cet ouvrage, Le Bon mentionne les facteurs permettant de mobiliser une foule : l’affirmation, la répétition, la simplification, l’uniformisation, le vague et l’appel aux sentiments.

-L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules. […] Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple af rmation. […] Les hommes d’État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l’annonce, connaissent la valeur de l’af rmation. […] La chose af rmée arrive, par la répétition, à s’établir dans les esprits au point d’être acceptée comme une vérité démontrée. (Le Bon : 73)

-Plus l’information est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d’autorité. […] À force de voir répéter dans le même journal que A… est un parfait gredin et B… un très honnête homme, nous arrivons à en être convaincus, pourvu, bien entendu, que nous ne lisions pas souvent un autre journal d’opinion contraire. (Le Bon : 73)

 -La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ceux dont le sens est le plus mal défini possèdent parfois le plus d’action. Tels par exemple, les termes : démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc. dont le sens est si vague que de gros volumes ne suf sent pas à le préciser. (Le Bon : 60) La foule n’étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. (Le Bon : 26)

-Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d’un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur. (Le Bon : 28)Le merveilleux et le légendaire sont, en réalité, les vrais supports d’une civilisation […] Aussi est-ce une bien inutile banalité de répéter qu’il faut une religion aux foules. Les croyances politiques, divines et sociales ne s’établissent chez elles qu’à la condition de revêtir toujours la forme religieuse, qui les met à l’abri de la discussion. (Le Bon : 35 ; 41)

Le mot soigneusement choisi ou une formule fréquemment répétée ont une grande puissance de suggestion :

La puissance des mots est si grande qu’il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. (Le Bon : 62)La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. (Le Bon : 60)

Parmi les procédés observés par Klemperer pour modeler les esprits et les comportements, nous retrouvons ceux répertoriés par Le Bon : simplification, élimination de la contradiction, répétition, stéréotypie, mise en scène, emphase et appel aux sentiments. Ainsi :

Le slogan assène directement, à main nue, un coup de poing sur la raison de celui qu’il interpelle et veut le subjuguer. (LTI : 317)
La répétition constante semble être un effet de style capital dans leur langue. (28 juillet 1933, LTI : 59-60)La LTI sert uniquement à l’invocation. (LTI : 49)
Le sentiment devait supplanter la pensée, et lui-même devait céder devant un état d’hébétement, d’aboulie et d’insensibilité ; où aurait-on pris sinon la masse nécessaire des bourreaux et des tortionnaires ? (LTI : 314)
Le fait qu’elle culmine dans sa dimension religieuse vient d’une part de certaines tournures spécifiquement imitées du Christ, et dans une proportion plus grande, de la déclamation de longues séquences de discours sur le ton du sermon et de l’enthousiasme. (LTI : 155)
La « très grande époque pour l’Allemagne » est un superlatif presque modeste comparé aux superlatifs visant à la divinisation de l’ère hitlérienne, qui étaient alors en vogue. (LTI : 165)

Dans son essai, Victor Klemperer analyse les courants qui ont pu mener au totalitarisme en Allemagne. Il distingue le courant du positivisme scienti que avec le classement des races et le courant romantique, particulièrement du romantisme allemand :Le nazisme se trouve déjà en germe dans le romantisme : le détrônement de la raison, la bestialisation de l’homme, la glorification de l’idée de puissance, du prédateur, de la bête blonde. (LTI : 190)À cela il faut ajouter le passage à la communication de masse, avec les nouvelles technologies de diffusion que sont la radio, la télévision, le cinéma et l’imprimé jointes à une rhétorique débarrassée de toute morale pour fabriquer le consentement :Le romantisme et le business à grand renfort publicitaire, Novalis et Barnum, l’Allemagne et l’Amérique : dans la Schau et la Weltanschauung de la LTI, les deux coexistent et sont aussi indissociablement mêlés que la mystique et le faste dans la messe catholique. (LTI : 195)9

– le langage totalitaire investit tous les canaux, tous les supports
– il investit les sphères tant publiques que privées ;
– ce langage a une « effroyable homogénéité » (LTI : 34) ;
– il est irréductiblement lié à la violence et à la mort. C’est un langage qui « sent le sang et la mort », dira Klemperer ;

– c’est un langage forcé, a-historique, entièrement idéologique ; – il désinvestit le sujet de sa propre pensée ;
– c’est un langage de type mystique.

Klemperer parle du « caractère rhétorique de la LTI » (LTI : 108). Ces genres de discours relèvent principalement d’une rhétorique émotionnelle, essentiellement préoccupée de séduire le destinataire, de le « ravir ». La propagande totalitaire nous semble pourtant avoir des caractéristiques qui lui sont propres : elle joue notamment sur le mythe et la violence, violence qui n’est pas seulement symbolique, mais qui vise à susciter la peur, à asservir ou à tuer. Plus fondamentalement, Klemperer montre comment ce langage contribue à inscrire le totalitarisme au sein même de la langue et de la pensée. La pensée totalitaire (ou son mythe) devient la pensée même, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre pensée possible.

Le livre du philologue allemand sous-entend une théorie linguistique implicite selon laquelle la valeur d’un signe est avant tout une valeur sociale. De ce point de vue, ce qu’il énonce ici pour le totalitarisme est valable pour tout contexte idéologique. La langue enferme les valeurs d’une société et, en ce sens, celles-ci nous sont imposées ; mais la langue a toujours de l’équivoque, du jeu, par définition. Toute idéologie est tension, le calque peut donc sans cesse se défaire. Une langue devient « totalitaire » quand le signe est privé de ce jeu et de sa possibilité de signifier dans une interaction ouverte à la contradiction. En cela l’idéologie totalitaire, comme nulle autre, est absence de parole propre – la parole vide y rejoint la censure ou le silence.

 

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