La parole peut-elle faire du bien ? (thérapeutique, guérison)

https://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2004-2-page-259.htm

La psychanalyse voit dans la “parole” un acte du sujet où celui-ci cherche à se reconnaître à travers un Autre, représentant l’inconscient. Lacan distingue une vraie parole qu’il appelle parole “pleine”, authentique, et une parole “vide” inauthentique qui n’est que langage, sans signification subjective. ”La parole pleine est celle qui vise, qui forme la vérité telle qu’elle s’établit dans la reconnaissance de l’un par l’autre. La parole pleine est parole qui fait acte.” Une parole pleine n’est pas une parole qui communique mais une parole qui questionne l’autre (sans forcément qu’elle prenne la forme matérielle d’une question), afin qu’à travers la réponse de celui-ci quelque chose de l’inconscient soit entendu, l’inconscient qui est précisément selon Lacan, le “discours de l’Autre”. Mais de quel “autre” s’agit-il ? Ce n’est pas un simple interlocuteur, celui à qui je parle sur la scène du monde ; cet Autre qui m’appelle à parler et que Lacan écrit avec un grand A se situe sur une autre scène : il n’est pas celui à qui je parle mais celui grâce à qui je parle, peut-être même celui qui parle en moi à travers l’autre, c’est-à-dire donc mon inconscient. Or on ne « communique » pas avec l’inconscient : celui-ci parvient à se signifier autrement. Pas à travers les paroles les plus sensées ou les plus conscientes, les plus « communicatives ». Rien n’est plus vrai, rien n’est plus « réussi » au regard de l’inconscient qu’un lapsus, une parole échappée… Il y a des paroles qui ne signifient rien, mais qu’il est important et significatif de dire à tel ou tel moment. L’énonciation plutôt que l’énoncé. Dire « je t’aime » par exemple… n’a pas beaucoup de sens, littéralement, mais cela peut être capital, surtout quand les mots nous échappent.

En résumé la parole ne sert pas seulement à informer, mais aussi à évoquer, à appeler, à interpeler, à questionner… Parler vrai, ce n’est pas seulement transmettre une information juste, c’est le fait de s’ouvrir à l’autre, de permettre et de favoriser la parole de l’autre… Il s’agit bien d’un problème éthique.

Cela peut surprendre qu’on puisse guérir par l’effet d’un simple dialogue. Lorsque nous consultons un spécialiste, par exemple un médecin, nous sommes habitués à nous voir prescrire des solutions concrètes et tangibles. Pourtant, le métier de psychothérapeute n’est pas le seul où la parole occupe une place centrale. C’est aussi le cas des enseignants, des interprètes, des avocats, des acteurs, et d’une façon générale, de la plupart des métiers de la communication.

Chacun d’entre nous peut observer à tout instant le fantastique pouvoir émotionnel, que possèdent les mots. En quelques secondes, de simples paroles prononcées ou entendues peuvent déclencher en nous les émotions les plus fortes, de l’enthousiasme à la colère, du désespoir au soulagement. Et c’est justement dans ce pouvoir des mots que réside l’outil de travail du psychothérapeute.

L’être humain est un être de langage, et c’est ce qui le différencie de tous les autres êtres vivants. Nous naissons sans connaître le langage, mais dès lors que nous apprenons à parler, d’innombrables connexions se forment à l’intérieur de notre cerveau et font de nous ce que nous sommes. C’est la parole qui donne forme à nos idées comme à nos émotions. Aussi, c’est au travers de la parole que nous avons le pouvoir d’agir sur elles.

La psychanalyse repose sur l’hypothèse de base du déterminisme psychique. Une pensée, un rêve, un acte manqué, un lapsus, un symptôme, voire une action ne surviennent jamais par hasard et ils expriment et traduisent toujours – parfois symboliquement – un conflit psychique inconscient. Ce conflit interne est vu comme la résurgence du passé plus ou moins archaïque d’un désir ou du besoin qui s’est déjà et originellement heurté à une impossibilité (censure, surmoi, moi-idéal, etc.). Devant cet interdit, la dynamique pulsionnelle implique le principe de répétition qui fait que le désir ou le besoin se répète sous une forme symptomatique ou, plus allégée comme par un rêve ou lapsus. La répétition est ce qui fait que la cure, si elle est menée dans les règles de l’art, reproduira immanquablement le(s) conflit(s) qui pourra alors être rendu conscient, interprété par l’analyste dans le cadre de la dynamique « transféro-contre-transférentielle » et perlaboré par le patient.

La règle de l‘association libre signifie pour le patient qu’il peut et doit dire à l’analyste tout ce qui lui vient à l’esprit pendant la séance, avec les mots tels qu’ils viennent. La psychanalyse est une cure par la parole (talking cure) ; seul le patient peut retrouver ou donner un sens – ou, d’un point de vue lacanien, les signifiants (mots eux-mêmes), qui structurent sa vie psychique. Cette règle est venue historiquement, alors que Freud avait abandonné l’hypnose, d’une patiente qui lui a demandé de l’écouter et de ne pas l’interrompre par des questions. Voici ce qu’il disait à ses patients : « Une chose encore et avant que vous ne commenciez. Votre récit doit différer, sur un point, d’une conversation ordinaire. Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et qui vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procédez autrement. Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu’elles ont passé par le crible de votre critique. Vous serez alors tenté de vous dire : « ceci ou cela n’a rien à voir ici » ou bien : « telle chose n’a aucune importance » ou encore : « c’est insensé et il n’y a pas lieu d’en parler ». Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout, même quand vous répugnez à le faire ou justement à cause de cela. Vous verrez et comprendrez plus tard pourquoi je vous impose cette règle, la seule d’ailleurs que vous deviez suivre. Donc, dites tout ce qui vous passe par l’esprit. Comportez-vous à la manière d’un voyageur qui assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui. Enfin, n’oubliez jamais votre promesse d’être tout à fait franc, n’omettez rien de ce qui pour une raison quelconque, vous paraît désagréable à dire (…) »

Cette association libre vise d’abord à reconstruire les schémas inconscients et se fonde premièrement sur l’analyse de rêves. Dans ce cas, la libre association permet de retrouver les éléments agrégés par le puissant travail de condensation du rêve : beaucoup d’éléments s’enchevêtrent, se dissimulent les uns derrière les autres et il faudra les dégager, les reconnaître, un par un. La question de savoir si l’analysant retrouve la véritable origine du rêve ou bien s’il en reconstruit une, est une question de peu d’intérêt pour la cure : de toute façon ce sont des associations qui appartiennent à l’analysant et c’est lui qui leur attribue un sens.

La règle de l’association concerne l’analysant, celle de l’attention flottante renvoie à l’analyste. Elle consiste dans le fait de ne pas diriger l’attention vers un mot ou phrase du discours du patient car tout ce qu’il dit doit être perçu avec la même importance, son discours n’a pas d’importance à priori. Ce n’est que dans le déroulement de l’entretien que le discours prendra cette valeur d’importance.

Le cas d’Anna O. Breuer et Freud 

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