La politique est-elle l’affaire de tous ?

Nul n’échappe à la politique, ou plus précisément au politique, entendu au sens large comme gestion des affaires de la cité, et pas seulement comme conquête et conservation du pouvoir. A défaut de s’intéresser à la politique, le politique s’intéresse toujours à nous, de l’échelon le plus local aux décisions les plus supranationales et ce dans tous les domaines (économie, éducation, sécurité…). Dans ce cas, n’est-il pas préférable que l’ensemble des individus participent à l’action politique puisqu’ils sont tous concernés par ses effets ? D’un autre côté, dans tous les régimes politiques, y compris ceux qui cherchent à respecter la plus grande égalité, des individus  se voient reconnaitre une forme d’autorité et de pouvoir sur des autres, ne serait-ce parce que la participation active de tous peut compromettre son efficacité en générant des conflits et  diluant l’unité de l’action politique dans les intérêts de tous c’est-à-dire de chacun. Est-ce à dire alors que l’action politique réclame des compétences, qu’il faudrait confier à certains, plus expérimentés, plus dignes de l’action politique ? Mais dans ce cas, le risque n’est-il pas qu’ils ne servent que leurs intérêts particuliers, que certains se prennent pour le tout ? On est donc devant une aporie car soit la politique est l’affaire de tous et perd son moyen d’agir, soit elle est l’affaire de certains et perd la fin de son action, gérer l’existence de tous en société. (être l’affaire de tous est la condition et la ruine de la politique).

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La politique ne peut être l’affaire de tous (la charge) (quelles sont les compétences requises pour être l’affaire de certains ?)

Si tous les hommes étaient spontanément bons et capables de s’organiser sans règle contraignante, les lois ne seraient pas nécessaires. => Cf. anneau de Gygès « les hommes ne sont justes que par contrainte, ou peur de la sanction LII République. Il n’y aurait pas non plus besoin d’une autorité politique pour les élaborer et les faire appliquer. L’exercice de l’autorité politique doit donc composer avec le caractère conflictuel des relations humaines et la tendance des hommes à l’égoïsme et à la tromperie. L’antagonisme des désirs à l’état de nature et la liberté en théorie illimitée (loi naturelle des hommes à conserver leurs vie et leurs biens) , selon Hobbes dans le Léviathan, poussent les hommes à faire un calcul et consentir à se doter d’un Etat qui par contrat social leur garantit la sécurité. L’Etat est donc l’artefact créé de sorte qu’ils puissent vivre ensemble, sans qui nul ne pourrait coopérer, dans laquelle tous seraient condamnés à des vies isolées, courtes et misérables dans la peur, la méfiance et la rivalité de tous. La politique permet donc que tous partagent des affaires communes, échangent, collaborent. Mais dans ces conditions, de quelle compétence doit-être doté l’homme qui voudrait gouverner ?

Dans un premier temps, on pourrait estimer que celui le plus à même de gouverner dans l’intérêt de tous, serait le plus sage, à l’image de Platon dans la République qui considère que cette tâche incombe au philosophe-roi ou roi-philosophe. Il voit d’un mauvais oeil la démocratie qui en prétendant donner à tous la charge de la politique la sacrifie à l’arbitraire et l’inconstance de l’opinion de la foule, de la dota de la plèbe. Si la politique est un art, elle réclame un savoir-faire, une expertise, des connaissances qui justifient que quelques uns commandent pour le plus grand bien de tous. Elle serait donc paradoxalement en démocratie la seule activité où ce sont les incompétents qui imposent leurs règles aux compétents, aussi étrangement qu’une traversée en mer où les passagers prendraient la barre du navire alors que seul le capitaine possède l’art de naviguer. Platon fait donc valoir la rationalité de l’expertise politique contre la souveraineté du peuple. Tous n’étant pas capable de sortir de leurs préjugés et de savoir ce qui est bon pour tous, il est préférable de confier la responsabilité des affaires publique aux hommes les plus vertueux, capables d’un certain détachement en même temps qu’une forme d’excellence, une vertu civique qui s’oppose à l’aveuglement de la foule comme le montre Cicéron dans la République LI. Ainsi pour qu’elle soit l’affaire de tous (vise l’intérêt commun), il faudrait qu’elle ne soit pas l’affaire de tous (la charge, l’activité).

Mais de quelle sagesse s’agit-il étant donné la contingence des affaires humaines (fluctuations économiques, imprévus climatiques, guerres, épidémies, conflits sociaux…) ? La politique est, en effet, selon Carl Schmitt, le régime permanent de l’exception. C’est ce que Machiavel nomme la fortune dans le Prince. L’homme politique doit donc faire preuve d’audace, d’opportunisme (virtù) pour s’adapter aux circonstances, répondre à l’urgence mais prévoir les conséquences sur le long terme et ne pas systématiquement chercher à satisfaire les demandes immédiates de tous. Il faut donc qu’il sache prendre des mesures impopulaires, qui ne semblent pas plaire à tout le monde puisque la fin, la sauvegarde de l’Etat, le bien commun, justifie les moyens. Et si, sur le moment,  les faits l’accusent, le résultat l’excuse.  L’action politique se fait dans l’incertitude mais réclame aussi la prise en compte d’une infinité de paramètres. Une décision peut avoir en même temps des effets sur la situation de l’emploi, la croissance économique, la sécurité, les libertés individuelles, la santé, l’environnement, la santé… L’échelle de l’action politique est incommensurable (sans commune mesure) avec l’action quotidienne. Les effets d’une action politique sont à grande échelle temporelle (conséquences sur des générations, siècles) et géographique (peuplé, pays, Etats, monde). La responsabilité politique réclame donc de prendre des décisions courageuses dans des situations critiques (comme une prise d’otage par exemple). Or cette responsabilité ne peut être partagée, elle est l’affaire de celui qui gouverne, qui a le devoir d’assumer ses choix. 

Transition : Cependant s’il revient à un seul homme ou à un groupe d’assumer la charge de gérer les affaires de tous, nous sommes  tous au moins des usagers de la res publica et, à ce titre, nous sommes en capacité de juger si oui ou non la politique mise en œuvre est conforme ou pas à nos aspirations, à nos exigences, à nos intérêts. Que vaudrait une politique qui ne serait pas évaluée in fine par ceux à qui elle est destinée ?

C’est l’affaire de tous indirectement, par délégation.

Ceux qui gouvernent ne possèdent pas le pouvoir mais le reçoivent de tous par délégation. Chacun consent à transférer son pouvoir naturel, son autorité dans les mains d’un représentant qui va être son porte-parole, sa procuration. Dès lors que ce contrat n’est pas respecté il y a usurpation. Le pouvoir de (parler, décider, représenter) se transforme en pouvoir sur les hommes. Si la charge politique mute en récompense ou position avantageuse et que les compétences prétendues ne servent pas l’intérêt général alors le pouvoir politique n’est pas légitime et tous peuvent le contester. Rousseau explique dans son Contrat social que les individus qui occupent le pouvoir doivent incarner la volonté générale, qui n’est pas la sommes des volontés particulières.   Par conséquent, si la politique est l’affaire de tous, c’est au sens de général et non de chacun en particulier.

« Il n’y a point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au dessus des lois. » c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne croit qu’en la démocratie directe. La tentation du despotisme n’est jamais loin.  « le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. » (Diderot Réfutations à Helvétius) « Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur quel qu’il soit, méchant et stupide. » Ainsi quelque soit les qualités, compétences de celui qui gouverne, le peuple est non seulement la fin (pour le peuple) mais aussi le moyen (par le peuple) du pouvoir. C’est la source de la souveraineté dont l’homme de pouvoir n’est que le dépositaire. La politique est donc l’affaire de tous et par transfert de certains. « Un peuple libre obéit mais il ne sert pas; il a des chefs et non pas des maîtres. » Rousseau Lettres écrites à la montagne 

« Qu’estce qui caractérise le despote ? estce la bonté ou la méchanceté ? Nullement ; ces deux notions n’entrent pas seulement dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. » (ibid Diderot)

Ainsi si le pouvoir politique ne vise que sa propre conservation et non le bien commun, il n’est pas légitime. Si le pouvoir s’impose par la stratégie et la tromperie, si les comportements des responsables politiques ne sont pas plus respectables que ceux des individus qu’il doivent gouverner, comment leur autorité pourrait-elle respectée ?

Cette délégation n’est donc pas une soumission aveugle ni une servitude volontaire. « La paresse et la lâcheté » (Kant Qu’est-ce que les Lumières) ne doivent pas conduire les gouvernés à l’abolition de leur discernement et de leur esprit critique. Ils ne doivent pas être ce « bétail domestique » qui suit sans broncher les recommandations du berger mais doivent exercer un contrôle sur les actions de leurs représentants  au risque que ces derniers ne leurs confisquent le pouvoir. Les citoyens doivent par exemple veiller à la séparation des pouvoirs. La responsabilité que les individus exercent doit en outre  être limitée dans le temps. Par exemple, les mandats politiques sont temporaires et leur cumul limité.

Enfin, la contingence des affaires humaines rend l’analyse d’une situation politique toujours incomplète, l’évaluation faillible.  Les décisions qui sont prises doivent donc toujours demeurer révisables, réversibles car l’erreur est possible, le doute permis.

La garantie donc que la politique soit l’affaire de tous, c’est-à-dire au service de tous, est qu’elle ne soit confisquée par personne.

Transition = Mais si la politique nous regarde tous au sens où l’on ne peut nier que l’essentiel de nos vies (travail, statut, salaire, droits…) se « trame » dans le tissu commun du politique; comment comprendre que tous ne s’y intéressent pas ? Comment penser une participation active (affaire) de tous à la politique ?

Le désintérêt pour la vie politique : à quelle condition la politique peut-elle être l’affaire (principale) de tous ?

La, ou plutôt le politique, est inhérent à la nature humaine. Comme le dit Aristote, « l’homme est par nature un animal politique ». Cela signifie que son essence s’actualise dans le social, le rapport aux autres. Il ne devient vraiment homme que dans la Cité. Il l’explique par la présence en lui de la parole, non la phone, mais le logos, qui lui permet d’échanger sur le juste et l’injuste, l’utile et le nuisible par exemple. Elle semble donc être immanquablement l’affaire de tous puisque condition de l’humanité. Mais cela ne signifie pas que tous s’y intéressent. En effet, les individus se désintéressent souvent des problèmes politiques nationaux ou internationaux trop éloignés de leur propre existence et ce pour plusieurs raisons :

Ils vivent la politique comme une fatalité, n’ayant pas le sentiment que leur voix individuelle compte, qu’ils ont une quelconque influence sur les décisions.

Dans les grands Etats, les citoyens ne se connaissent que localement et voient difficilement le rapport entre les problèmes politiques généraux et ceux qu’ils rencontrent dans leurs quotidiens. C’est ce que montre Tocqueville dans de la démocratie en Amérique, II, 2ème partie, IV. « On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de  tout l’Etat, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’Etat peut exercer sur son sort. ».

Les citoyens sont également de plus en plus mobilisés par les activités individuelles. Benjamin Constant distingue historiquement deux types de participation des citoyens aux affaires de la cité. Dans les républiques de l’Antiquité, la participation des citoyens étaient directe. Dans les systèmes politiques modernes qui apparaissent au XVIII è siècle, les citoyens délèguent l’activité politique à des représentants pour se concentrer sur leur existence individuelle. « la danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique.  » De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. 

C’est pourquoi l’Etat doit également garantir les conditions d’une participation des citoyens. Si les citoyens sont empêchés par l’exclusion sociale ou dans des conditions de vie précaire, ils ne peuvent consacrer du temps à la vie politique. Lorsqu’une personne peine à subvenir à ses besoins fondamentaux, elle ne peut décemment trouver les moyens de s’intéresser aux affaires publiques.

C’est pourquoi il doit aussi confier aux citoyens la gestion de la politique locale pour s’intéresser aux problèmes généraux par la suite. « Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’oeil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées. » Tocqueville Ibid

Enfin la politique ne se limite pas à l’activité des politiciens mais englobe aussi les contre-pouvoirs (médias, ONG) qui peuvent exprimer leurs préoccupations et leurs intérêts.

 

 

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