Une réforme du lycée précipitée et incohérente

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La réforme proposée par le ministre de l’Eduction Nationale, Xavier Darcos, propose une refonte totale du fonctionnement des lycées. Elle se déroulera progressivement en trois temps : elle concernera la seconde à la rentée 2009, la première à la rentrée 2010 et la terminale à la rentrée 2011. Pour le moment, le ministre a surtout précisé les contours de la réforme de la seconde, ceux de la première et de la terminale ont été esquissés dans les grandes lignes.

 La réforme de la seconde s’articule autour de trois points principaux :

Vingt-et-une heures seront consacrées aux « enseignements généraux »: français, mathématiques, histoire-géographie et éducation civique, sciences expérimentales, éducation physique et sportive, et langues vivantes 1 et 2, dont la généralisation dès la seconde est une nouveauté.

A cela s’ajouteront deux modules de trois heures (soit six heures hebdomadaires) dites d' »exploration et approfondissement », afin de permettre aux élèves de varier leurs enseignements, de s’ouvrir sur des domaines inconnus ou d’aller plus loin dans une spécialité. Ces options seront choisies dans quatre grandes dominantes: humanité et art (littérature française, latin, grec, langue vivante 3, arts…), sciences (mathématiques, sciences de la vie et de la terre, informatique et société numérique), sciences de la société (sciences économiques et sociales, gestion, histoire et géographie) et technologies (entre autres, initiation aux sciences de l’ingénieur, aux sciences médico-sociales, techniques d’atelier, design…).

L’instauration de trois heures d' »accompagnement personnalisé », qui pourra se traduire, selon le besoin de l’élève, par du soutien scolaire, des conseils d’orientation ou encore du travail interdisciplinaire.

En première et terminale, la principale réforme consisterait à faire disparaître la filière technologique et à ne maintenir, en conséquence, que deux grandes filières : les filières générales et professionnelles. La filière générale se diviserait en quatre grandes séries : « humanité et art », « science », « sciences de la société » et « technologie ». Quant à la filière professionnelle, elle conserverait ses multiples séries.

En seconde

 D’après le ministère, l’existence d’un parcours modulable permettrait à des élèves de ne pas s’enfermer dans une seule filière, de s’ouvrir à d’autres matières, par lesquelles ils se sentent attirés, et de quitter s’ils le souhaitent ces modules au bout d’un semestre. Bref, une sorte de parcours à la carte inspiré du modèle anglo-saxon. Ce parcours est plus modulable que le système d’options actuel : chaque élève ne peut dans le système actuel choisir que deux options à l’année alors que dans le parcours modulable, les élèves pourront choisir jusqu’à quatre « modules » semestriels sur une année. A première vue, l’idée d’un parcours à la carte paraît très alléchante…Mais, à y regarder de plus près, les avantages supposés du parcours modulable sont difficilement réalisables.

Tout d’abord, le parcours ne paraît pas si modulable que cela. Alors que les lycées ne proposent que quelques options parmi toutes celles qui existent dans le système éducatif en seconde, comment imaginer que dans le contexte actuel de réduction budgétaire et de saignée dans les effectifs d’enseignants, les lycées aient les moyens matériels et humains d’offrir à leurs élèves tous les « modules » que la réforme prévoit ?

D’autre part, la volonté affichée du ministère d’ouvrir les élèves à une variété d’enseignements est un leurre. Prenons un seul exemple. Quels modules choisira en seconde le « bon élève » qui sort du collège et souhaite s’orienter vers une série scientifique ? Dans la majorité des cas, que des « modules » d’approfondissement des matières scientifiques. On peut alors se demander où est l’ouverture d’esprit des élèves ? En réalité, on ne fait que revenir à la seconde C des années 60-70 à dominante très largement scientifique.

Les objectifs de cette réforme affichés par le ministre semblent difficilement tenables. Mais plus encore, cette réforme remet profondément en cause l’enseignement de certaines matières dans la précipitation, sans aucune cohérence pédagogique. Il est par exemple question dans le tronc commun d’enseigner dans le même cours, appelé « sciences expérimentales », la physique-chimie, les sciences de la vie et de la terre et les mathématiques ! Réunir ces matières au sein d’un même cours n’a absolument aucun sens pédagogique ! D’autant que les enseignants ne sont pas formés pour cela : demander à un enseignant de SVT de faire un cours de mathématiques à des secondes pose de graves problèmes de compétences.

De la même manière les sciences économiques et sociales sont fortement menacées par cette réforme. Jusqu’à présent, l’option SES est choisie par plus de 40% des élèves de seconde et son enseignement s’échelonne sur plus de 90 heures par an. De plus, les SES sont la matière fondamentale en 1ère et Tle ES. C’est la seule série dont le nom coïncide avec la discipline fondamentale. Dans la nouvelle seconde modulable, les SES deviendraient un « module », en concurrence avec les 19 autres. Les conséquences seraient désastreuses : moins d’élèves étudieront cette discipline ; et ceux qui ne suivront cet enseignement que sur un semestre n’auront qu’une cinquantaine d’heures de formation.

A l’heure où la crise économique et financière suscite de nombreuses questions dans la plupart des foyers, marginaliser le seul enseignement qui donne les clés pour comprendre cette crise, et plus généralement le monde économique et social dans lequel on vit, serait une grave faute politique.

Un sondage TNS Sofres paru en novembre révèle d’ailleurs que 85 % des Français souhaitent une généralisation de l’initiation à l’économie dès le secondaire

Par ailleurs, la précipitation avec laquelle est menée cette réforme risque de dégrader la qualité des programmes enseignés. En règle générale, la rédaction des programmes nécessite plusieurs mois de concertation entre les représentants d’une discipline : chaque élément du programme doit être pensé pour savoir s’il plaira aux élèves, s’il est en phase avec les demandes de la société. Or, dans le cadre de cette réforme, Xavier Darcos n’a donné que quelques semaines aux représentants des différentes disciplines pour proposer les nouveaux programmes enseignés à l’année prochaine. Il ne fait aucun doute, dans ce cas, que rapidité ne rime pas avec qualité. D’autant que les éditeurs et les enseignants n’auront que très peu de temps pour étudier les nouveaux programmes et proposer des cours satisfaisants. La précipitation de cette réforme nous conduit à une véritable catastrophe pédagogique !

Dans le cycle terminal

Cette précipitation menace aussi la cohérence entre l’enseignement en seconde et l’enseignement dans le cycle terminal. Comment peut-on raisonnablement bien penser la réforme de l’enseignement en seconde sans connaître les contenus et les contours de l’enseignement dans le cycle terminal ? Comment, par exemple, savoir quel doit être le programme de seconde en français si l’on ne connaît pas les pré-requis du programme de première ? Pour connaître son chemin, il faut savoir où l’on veut aller ! Sinon, on risque de se perdre et d’improviser…Même s’il faudra attendre l’année prochaine pour avoir une idée plus précise de la réforme du cycle terminal, il semble qu’elle ne soit guère plus pensée, préparée que celle de la seconde.

Mais même les quelques éléments de réformes dont a fait part le ministre sont incohérents et inquiétants. On le sait, l’un des objectifs affichés de cette réforme du cycle terminal est de mettre fin à la domination de la série scientifique sur les autres. Pour ce faire, le ministre souhaite supprimer les séries traditionnelles S, L et ES et leur substituer quatre parcours : « humanité et art », « science », « sciences de la société » et « technologie ». Comme en seconde, ces parcours seraient « modulables » : les élèves auraient une majorité de cours relevant du tronc commun et une autre partie de leurs cours serait composée de « modules » (on ne les connaît pas encore). Malgré l’existence de cours modulables, ces parcours ne diffèrent pas tant des séries du système actuel…La réforme ne fait que renommer les séries. Il n’y a donc aucune raison que la hiérarchie qui s’établissait entre les séries traditionnelles disparaissent. Pire même, il est possible qu’une hiérarchie s’instaure au sein même de chaque « parcours », certains modules étant réservés aux meilleurs élèves : un élève de terminale S qui souhaite aller en classe préparatoire prendra plusieurs modules de spécialisation scientifiques pour avoir plus de chances d’être accepté. Or, le nombre de places risquant d’être limité dans ces modules, les élèves qui ne pourront suivre ces enseignements seront relégués au second rang.

Il y a plus grave encore : la fusion des filières générale et technologique n’a qu’un but financier et aucun but pédagogique. Quel lien y a-t-il entre la série ES et la série STG (Science et Technique de Gestion) qui devraient être fusionnées au sein du parcours « science de la société » ? La première, qui appartient à la filière générale, se destine à former des élèves qui s’orienteront plutôt vers de longues études supérieures, elle les dote par conséquent d’une culture générale, acquise au cours d’enseignements généralistes et peu professionnalisant. La seconde, qui relève de la filière technologique, forme des élèves qui ne peuvent ou ne veulent pas poursuivre une filière généraliste et qui souhaitent débuter un enseignement professionnalisant avant de s’orienter plutôt vers de courtes études supérieures (BTS, IUT). Ces deux séries ont donc peu de points communs. Elles obéissent à des logiques différentes. Elles ne forment pas les mêmes élèves et n’ont pas les mêmes contenus et objectifs. A supposer que la filière technologique doive être fondue avec une autre filière, il serait plus logique qu’elle le soit avec la filière professionnelle. Ces deux filières ont bien plus de points communs que la filière généraliste et la filière technologique. Quoiqu’il en soit, le système éducatif français doit continuer à proposer au moins une filière généraliste et une filière professionnalisante. Face à cette incohérence dont le ministre et son cabinet sont conscients, une question nous vient directement à l’esprit : pourquoi fusionner ces deux séries ? Si la réponse n’est pas pédagogique, on peut supposer qu’elle soit financière. Cette réforme ne fait que s’inscrire dans une logique de coupes budgétaires massives dans l’éducation nationale. Rappelons les dizaines de milliers d’enseignants qui ne sont plus remplacés depuis quelques années : déjà en 2008, le nombre de professeurs qui n’étaient pas remplacés s’élevait à 11 200 ; il sera en 2009 de 13 500 ! Moins d’enseignants, ce sont des classes plus chargées et donc le risque de dégrader encore davantage les conditions de travail des élèves.

Pour toutes ces raisons, élèves, parents d’élèves, professeurs, syndicats et toutes les personnes sensibles au devenir de l’Education Nationale doivent se mobiliser pour demander le retrait de cette réforme afin de prendre le temps de réfléchir, de négocier avec tous les acteurs de l’école d’aujourd’hui ce que sera l’école de demain !

 

 

2 commentaires
  1. Antoine :

    Date: 10 décembre 2008 à 15:27

    Bonjour,
    J’aimerais savoir pourquoi vous demandez le retrait de la réforme. Les élèves, professeurs et personels des lycées s’accordent à dire que le lycée a besoin de changement, cette réforme comporte des erreurs, mais pourquoi refuser le changement quand il arrive sans même le tester ?
    Le dialogue a été rompu, je pense qu’il est urgent de le rétablir, et pour moi ça ne passera pas par la manifestation.
    Une crise profonde en France et dans tous les secteurs ne serait-elle pas entrain de se profiler ? Ne peut-on rien faire à notre niveau, plutot que de manifester ?
    Merci par avance de votre réponse à bientôt.

  2. clab24 :

    Date: 10 décembre 2008 à 20:05

    Bonsoir,

    Tout d’abord je voulais vous remercier d’avoir pris le temps de lire l’article sur mon blog « United Colors of SES ».
    La réforme des lycées, et plus généralement de l’enseignement, comporte plusieurs graves problèmes selon moi, qui m’amène donc à une critique importante.
    Comme expliqué dans le texte, ma discipline ( les Sciences Economiques et Sociales) sont attaquées de manière vigoureuse par le ministre Xavier Darcos. Les SES sont une discipline fondamentale dans la filère ES, filière qui est la seule à voir ses effectifs progresser depuis quelques années. Or, dans l’actuel projet de réforme, elles sont marginalisées, mises au rang de simple option, dans un module avec des matières comme les langues anciennes…
    A l’heure actuelle, avec notamment la crise financière, les SES sont indispensables à la formation du citoyen, à travers les cours d’économie, mais également de sociologie ou de sciences politiques.
    Nous, professeurs de SES, demandons donc l’intégration de notre matière dans le tronc commun.
    Ensuite, d’une manière plus générale, la réforme pose des problèmes: nous pouvons prendre l’exemple des RASED (enseignants spécialisés) avec une suppression envisagée considérable, ce qui est scandaleux au regard du besoin actuel.
    De plus, la baisse souhaitée du nombre d’enseignants n’est pas tenable: j’enseigne dans un établissement (lycée) où j’ai dans une de mes classes, 37 élèves !!! (la même chose pour mes collègues).
    Comment voulez-vous dispenser un enseignement de qualité, faire un suivi individualisé avec autant d’élèves ? Ce n’est pas possible.
    Je pourrais comme cela multiplier les exemples.
    Par contre, je vous rejoins sur un point: le lycée (l’enseignement d’une manière générale) a besoin de changements, et tout n’est pas à jeter dans cette réforme. L’idée des modules est intéressante.
    Seulement tant qu’il n’y aura pas plus de concertation avec les partenaires, la réforme n’est pas acceptable.
    Voilà j’espère avoir répondu de manière claire.
    Bien cordialement
    Cédric

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