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Le journal d’un jihadiste

COIN, guerre en Irak 0 commentaire »

Voici la traduction (anglaise) du journal de l’Emir d’AQI dont nous parlions hier. Il s’agirait donc d’un document détenu depuis novembre et publié maintenant. La raison principale paraît tenir à une opération de communication de la Force Multinationale: le journal révèle en effet le détachement progressif des Sunnites locaux vis à vis d’AQI ainsi que les difficultés posées par les CLC.

Ce document vient à point, avec la directive interne demandant plus de retenue, pour confirmer les dires des forces américaines concernant le déclin d’AQI dans ses principaux sanctuaires d’Anbar et de Diyala. Il démontre également que les stratégies de communication n’ont pas besoin d’être excessivement compliquées!

Narration: qui est responsable du Fiasco en Irak?

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Le journaliste Michael GORDON du New York Times, par ailleurs auteur de l’excellent Cobra II, révèle aujourd’hui que la RAND aurait produit une évaluation des erreurs de la planification de Iraqi Freedom pour l’Army et que cette dernière aurait décidé de classifier ledit rapport. Les raisons invoquées: une évaluation trop large n’ayant que peu d’intérêt pratique pour l’institution. Plus vraisemblablement, les officiels de l’Army aurait craint de détériorer leurs relations avec le Secrétaire RUMSFELD, mis en cause dans le rapport.

Il s’agit ici du dernier rebondissement de ce que je nomme le « deuxième moment historiographique » sur la guerre en Irak, à savoir la recherche des causes et des origines de l’échec initial dans la stabilisation de l’Irak (note: le premier moment se focalisant sur les causes de la guerre et le mécanisme de la prise de décision, le troisième portant sur les fondements et les conditions de possibilité du retournement de 2007). Au-delà, ce fait démontre les compétitions en cours entre les diverses narrations concernant la planification de la guerre en Irak. GORDON lui-même, ainsi que Thomas RICKS (Fiasco), ont depuis longtemps établi une narration exhaustive des défauts de la stratégie de 2002 à 2006.

  • le principal tient dans l’attitude du Secrétaire RUMSFELD qui aurait pressuré le général FRANCKS, CENTCOM, de manière à diminuer le volume de troupes engagé dans l’affaire, sur la double supposition idéologique qu’il fallait s’adapter à la « Révolution dans les Affaires Militaires » (moins de personnels, plus de technologie, la rapidité et la létalité étant la clé. Ex: « modèle Afghan ») et qu’il fallait éviter un enlisement comme dans les Balkans. Les Irakiens auraient donc à recoller eux-mêmes les morceaux cassés. En conséquence, durant la planification, RUMSFELD, WOLFOWITZ et FEITH auraient sans cesse poussé FRANCKS à diminuer l’engagement. Le « marchandage » entre ce dernier et l’OSD (Office of Secretary of Defense: l’administration civile du Pentagone) aurait abouti à n’avoir que 100 000 personnels environ. Pire, une fois Bagdad tombéE, RUMSFELD aurait obtenu de ne pas déployer la 1st CAV, estimant qu’il fallait davantage de troupes pour défaire Saddam HUSSEIN plutôt que pour stabiliser le pays. Il faut ajouter que le secrétaire à la Défense aurait rejeté le système d’affectation informatique des forces, lequel avait prévu de joindre des unités civilo-militaires ou de Police Militaire aux unités de combat.
  • Le deuxième  problème tient dans  la stratégie inadaptée  formulée par FRANCKS:  accent sur la prise de Bagdad et la destruction de la Garde Républicaine,  absence de réelle stratégie (en regard d’un plan fignolé sur le plan tactique). Si ses subordonnés -le général MCKIERNAN, le général WALLACE, James CONWAY, James MATTIS- ont cherché à s’adapter réellement à la situation, ils n’ont jamais eu la marge de manoeuvre et la liberté d’action nécessaire. Il faut ajouter que la préparation de la Phase IV (Eclipse II) aurait été bâclée et largement superficielle.
  • le troisième problème tient dans l’affrontement entre les administrations de la Défense et des Affaires Etrangères sur la conduite à tenir dans l’après-Saddam. Ainsi, l’équipe et les travaux de Jay GARNER, désigné par le Président BUSH pour diriger l’Office de Reconstruction et d’Aide Humanitaire, ont été soumis aux « diktats » bureaucratiques dûs aux rivalités entre RUMSFELD et POWELL (à se demander si le principal objectif de RUMSFELD en soutenant le projet irakien de WOLFOWITZ n’était pas de contrecarrer la doctrine de la « force écrasante » formulée par POWELL lorsqu’il était président du comité des chefs d’Etat-major).
  • Enfin, l’Army elle-même serait responsable d’un manque de préparation et d’entraînement aux missions de stabilisation du fait de la « reconstruction » identitaire entamée à la fin de la guerre du Vietnam (pour une bonne analyse, lire Thomas Lindemann). Les procédures dans l’usage de la force auraient été indiscriminées, et les opérations militaires d’influence quasiment absentes.

Cette accumulation d’erreurs suscite réflexion . D’abord sur la recherche de boucs-émissaires: les dirigeants civils (à commencer par RUMSFELD et WOLFOWITZ et leur aveuglement idéologique), les dirigeants militaires (pusillanimes comme FRANCKS ou MYERS, déconnectés de leurs missions comme ODIERNO), voire les deux. Bien entendu, reconstituer les responsabilités de chacun est essentiel et demande de discerner surtout les causes induites par cette mise en accusation. En second lieu parce que cette énumération donne la part belle aux « innovateurs » comme James MATTIS ou David PETRAEUS aussi bien qu’aux partisans de la doctrine « classique » de la stabilisation. En réalité, il semble bien qu’il faille considérer ces faits à l’aune des préoccupations de l’année 2006: comment en est-on arrivé à ce niveau de perte de contrôle? Que faire pour s’en sortir?

Inversement, prendre le problème à partir des interrogations que je pose sur les conditions de possibilité du retournement de 2007 permet de modifier la perspective. Pour faire court, il semble plutôt que ces conditions de possibilité sont présentes dès 2003 et que c’est le contexte qui commande. Autrement dit, s’interroger sur les raisons du « fiasco » (pour éviter de le reproduire) me semble ici dangereusement dépassé: il convient plutôt de se tourner vers l’avenir en évitant soigneusement les préjugés induits par les narrations tentant de rendre compte de l’échec initial…