Tous les billets du 28 février 2008

Les Marines laissent la vedette aux Irakiens…

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… dans la ville de HADITHA. Située au NO de BAGDAD dans la province d’ANBAR, célèbre pour son massacre (?), son film et même son documentaire (sur PBS), la ville était jusque ici sous la protection du 3ème bataillon du 23ème régiment des Marines.

Depuis hier, les Marines ont donc abandonné leur COP au centre de la ville pour s’établir dans un FOB aux portes de celles-ci. Retour en arrière? (HADITHA a été pacifiée en 2006 comme Al QAIM ou RAMADI) En fait, il s’agit de laisser faire l’armée irakienne tandis que les Marines opèrent en arrière-plan (en continuant leurs patrouilles quotidiennes).

Une remarque: tout ceci est bel et bon, mais il faut rappeler comment les Marines et l’Army ont réussi à « retourner » ANBAR….. En prenant justement la place de l’armée irakienne, jugée alors trop « chiite » par les habitants sunnites de la Province, qui lui préféraient la Police Locale (ou AQI)

MRAPs et Strykers: la COIN et les véhicules blindés de combat d’infanterie

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Le sujet peut paraître marginal dans l’étude de la contre-insurrection en Irak. Il n’en est rien car il recoupe au moins trois interrogations:

  • la première est d’ordre sociologique: le choix d’un VBCI ou d’un blindé dans le cadre de la contre-insurrection se fait dans un cadre institutionnel où se télescopent les rivalités bureaucratiques, les considérations identitaires et les débats opérationnels. Pour faire court, il s’agit d’un opposition croisée entre, d’une part, les partisans de la « transformation » des forces (plus de modularité -version Army-, plus d’agilité « expéditionnaire » -version Marines) contre ceux des programmes d’acquisition « hérités » (legacy systems, c’est à dire hérités de la « guerre froide »), et, d’autre part, les promoteurs de la contre-insurrection contre ceux des opérations conventionnelles.
  • La seconde est d’ordre tactique: les VBCI sont-ils adaptés au combat urbain, ou sont-ils taillés pour la contre-insurrection?
  • La troisième est d’ordre technique: quelles résistance, quelle mobilité, quelle puissance de feu?

Dans le cas des deux véhicules cités en titre, le problème majeur est celui de l’adéquation entre la résistance aux Improvised Explosive Devices (IED), la mobilité en terrain urbain ou semi-urbain et l’ouverture « sociale » qu’ils permettent dans les relations avec la population.

C’est d’autant plus d’actualité depuis le 17 février, jour où l’Associated Press a fait mention d’un rapport concernant la fourniture de véhicules type MRAP (Mine Resistant Ambush Protected) dans les unités de Marines déployées en Irak. Selon Franz GAYL, auteur du rapport, la fourniture du véhicule aurait été stoppée par les services de logistique et d’acquisition de l’USMC, alors même que les commandants d’unité sur le terrain le réclamaient. La polémique a enflé lorsque GAYL a indiqué que ce délai inutile aurait coûté des vies, le MRAP semblant bien étudié pour contrer la menace des explosifs improvisés (IED). Après avoir réclamé une enquête, les officiels du Corps des Marines auraient décidé de mettre fin aux recherches de GAYL.

Quoiqu’il en soit des problèmes bureaucratiques que cela implique, il est intéressant de se pencher sur les caractéristiques de ce véhicule, en gardant à l’esprit que les pertes ne dépendent pas que du matériel, mais avant tout des décisions humaines et de la friction inhérente à la guerre.

MRAP

En supplément, une animation sur le MRAP:

MRAP Flash
Concernant le STRYKER, même si le véhicule a été enterrée par de nombreux spécialistes de la COIN pour sa vulnérabilité autant que pour sa « fermeture » sociale, d’autres témoignages indiquent l’inverse, notamment du fait de sa mobilité et de sa puissance de feu.

Est-il nécessaire d’ajouter qu’aucun des deux véhicules ne fournit une protection suffisante contre les EFP (Explosively Formed Projectiles) dont sont friands les groupes spéciaux pro-iraniens ou les milices de Moqtada Al Sadr

mise à jour/précisions:

Mon propos n’est évidemment pas de comparer les deux matériels. Ils ne boxent pas dans la même catégorie:

  • le Stryker est un VBCI (Mowhag suisse 8X8). Il arme les brigades intérimaires (IBCT), c’est à dire les unités qui ne sont pas encore « transformables » (et donc dans l’attente du Future Combat System)
  • le MRAP est un véhicule de transport type HUMWEE, développé à la demande du Pentagone (800 000$ pièce!) mais dont le principal client à ce jour est le Corps des Marines.

Sur ce dernier point, il faut signaler que le 19 octobre dernier les autorités de l’institution ont demandé à ralentir le déploiement de ces matériels en Irak sous le double motif qu’ils étaient « trop lourds » (les Marines se voulant « expéditionnaires ») et qu’ils répondaient à un besoin tactique immédiat (contrer les IED) mais pas forcément pertinent dans le futur.

Concernant son usage tactique, le MRAP est effectivement efficace en protection des forces. Toutefois, son usage en contre-insurrection est fortement discuté: imposant, menaçant, isolant.

Enfin, il est intéressant de noter que James CONWAY, commandant du Corps des Marines (CMC), a pris cette décision à l’invitation du think tank CBSA (Center for Budgetary and Strategic Assessment) qui a produit un rapport sur le sujet. Ce groupe a été formé à l’initiative du LCL en retraite de l’Army Andrew KREPINEVICH. Connu pour un livre contestant la version officielle de l’institution sur la guerre du Vietnam, KREPINEVICH fut dans les années 1990 l’un des principaux promoteurs de la « Révolution dans les Affaires Militaires » (RMA). A ce titre, son think tank continue aujourd’hui à pourchasser les programmes d’acquisition qui lui semble inutiles et dépassés. Dans ce rapport, il est souligné notamment l’inutilité de tout blindage excessif en contre-insurrection. Voila de quoi donner du grain à moudre à Joseph HENROTIN. En effet, l’idée qu’il faille se débarrasser des chars et autres unités blindées est typique des partisans de la RMA qui pensent « light », à l’instar de Douglas McGREGOR en 2003 ou encore de D. RUMSFELD lui-même (cf. le modèle afghan: des forces spéciales, des munitions à guidage de précision, des milices locales). Or, loin d’être rendu caduc par la contre-insurrection, le blindage reste un élément essentiel de la protection des forces, notamment en combat urbain, mais aussi dans la lutte anti-IED (à noter d’ailleurs, digression nécessaire, que certaines unités retrouvent les joies de l’air assault -soient les déplacements par hélicoptère- notamment dans le sud de BAGDAD).

Enfin, n’oublions pas que la principale protection de la force doit venir d’elle-même, c’est à dire de sa capacité à garder l’initiative, en déniant à l’ennemi la possibilité de la surprendre. Des patrouilles impromptues, l’absence de routine, des raids d’intimidation même en situation de faiblesse, la dissuasion par la démonstration de la capacité de destruction de la force: voilà les clés d’une protection efficace d’autant plus qu’elle garantit le succès tactique.

contre-insurrection et culture des institutions militaires

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Thomas Renard publie un excellent témoignage d’un ancien chef de section/commandant d’unité en Irak, Chris KUCHARSKI. L’idée principale de cet article s’articule autour de deux constats:

  1. l’auteur compare les procédures de la compagnie Alpha, à laquelle il appartient, et celles de la compagnie Charlie, toutes deux se relayant dans l’université de MOSSOUL en avril-septembre 2003. Si la première tente de nouer des contacts avec les autorités locales et se voit comme une troupe de maintien de la paix, la seconde ne cesse de mener des patrouilles et des raids agressifs au sein de sa zone.
  2. la culture interne de l’Army, et plus particulièrement de l’infanterie, évalue les compétences d’un chef et d’une troupe en fonction de critères « cinétiques » et de résultats en terme d’ennemis neutralisés. De ce fait, les incitations à mener des actions de stabilisation plus mesurées/définies en terme d’effet à obtenir sur la population locale sont très limitées, voire inexistantes.

Nous sommes donc au coeur du paradigme culturel: la variable de la « culture organisationnelle » (soient les valeurs principalement définies comme vitales et reproduites au sein de l’organisation) est la raison principale de l’échec ou du succès à « apprendre » la contre-insurrection. C’est le sens du travail déjà effectué par John NAGL: les forces américaines au Vietnam ont échoué à prendre précocement des mesures efficaces car celles-ci tranchaient trop avec les valeurs et les structures institutionnelles, lors même que les Britanniques en Malaisie auraient réussi une telle adaptation du fait d’une culture et de structures plus souples.

Plus précisément, l’Army serait handicapée par une vision de la guerre fondée sur le paradigme de la « grande guerre » (parfois définie comme la « guerre conventionnelle » -donc en fonction de conventions arbitraires!). A la suite de la guerre du Vietnam, une reconstruction de l’institution aurait eu lieu vers une identité de repli s’arcboutant sur les valeurs guerrières et le primat des opérations offensives et défensives. De ce fait, tant les procédures de contre-insurrection que toutes les réformes institutionnelles prises durant la guerre du Vietnam (le rôle des Forces Spéciales dans l’encadrement des milices locales, l’unité de commandement de la pacification, la protection des zones peuplées plutôt que la poursuite sans fin des unités Vietcong) ont été abandonnées, voire rejetées. Deux conséquences: le développement d’une doctrine opérative fondée sur la « force écrasante » destinée à obtenir une victoire rapide sur le champ de bataille -mais oubliant que la victoire résulte de l’adéquation entre la victoire opérationnelle et les objectifs stratégiques- et la confiance de plus en plus importante dans la technologie comme horizon ultime de la stratégie (et de la tactique, mécaniquement déduite de tâches linéaires).

De fait, l’argument culturaliste est pertinent: la conduite d’une mission dépendra étroitement du rôle que le chef et son unité se prêtent. Toutefois, plusieurs nuances doivent être apportées à cette variable:

  • la conduite de la mission dépend aussi de l’entraînement et de l’analyse de la situation initiale: dans l’exemple cité plus haut, l’un des commandants d’unité a compris sa mission dans un contexte de combat, tandis que l’autre a bien perçu qu’il était en stabilisation. Dans ce cadre, la culture peut agir comme un filtre.
  • D’autres filtres existent que la culture institutionnelle: les expériences antérieures, personnelles tant que collectives (que je regroupe sous le terme « d’expériences combattantes »), les considérations personnelles (d’ordre philosophique ou moral par exemple). Le cas de la Bosnie ou de Haïti semblent les plus pertinents dans cet exemple.
  • Si la culture est un conditionnement certain (certaines missions et certains postes étant survalorisés en fonction de leur adéquation avec le coeur des valeurs de l’institution), elle n’est pas un déterminisme. En d’autres termes, on ne peut faire reposer une analyse des conditions du changement au sein des organisations militaires sur ce seul critère. D’autre part, si la culture agit sur les perceptions, les interprétations, les procédures routinières des militaires, elle n’est pas un donné figé mais dépend des compétitions que se livrent plusieurs groupes au sein de l’institution.
  • Ainsi, la culture est davantage une variable politique que des groupes divers mettent en jeu. Il n’est pas mécaniquement nécessaire de modifier la culture pour modifier un comportement. En revanche, il est certainement politiquement nécessaire de mettre en branle de tels changements culturels. Ceux-ci peuvent être rapides ou long, en fonction du degré et de la forme d’intériorisation des normes antérieures. Dans le cas cité par le cne KUCHARSKI, il s’agit de conditionnements puissants car fortement intériorisés, mais qui peuvent être contrebalancés par des nécessités présentées comme opérationnelles ou vitales à la réussite de la mission.

Ce dernier point explique pourquoi, à mon avis, il est nécessaire que se nouent des alliances et des coalitions pour que se produisent des changements. Ces coalitions doivent associer la tête de l’institution (pas forcément son dirigeant nominal d’ailleurs-CASEY paraît un peu excentré et hors sujet) et des éléments capables d’infuser le changement.

Si il y a donc une variable nécessaire, ce sont les facteurs personnels. Dans le débat entre individualisme méthodologique et holisme, je pencherais plutôt pour le premier, bien qu’un dialogue, tant épistémologique qu’ontologique, soit nécessaire entre eux.

Le FM 3-0…

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….enfin en ligne sur le site officiel de l’Army. Bonne lecture

couverture FM 3-0

Le mécontentement grandit chez les « Fils de l’Irak » (SoI)

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Un article récent du Washington Post généralise les impressions déjà données par McLEARY sur la zone d’opération du 1/21ème d’infanterie, à savoir la désillusion croissante de certaines milices d’autodéfense connues sous le sobriquet de « Fils de l’Irak » (SoI). J’ai déja longuement parlé de ces dernières et de la complexité que représente l’analyse de ce phénomène.

Il semble que dans certaines régions le mouvement connaisse un repli:

  • dans la province de DIYALA (ENE de BAGDAD), les SoI se sont déjà mis en grève au début du mois pour protester contre le maintien en fonction du général AL-QHREISHI, le chef chiite de la police accusé de diriger des « escadrons de la mort » contre les Sunnites.
  • dans la province de BABIL (S de BAGDAD), des SoI ont été tués par les forces américaines, notamment le 15 février.

Si l’article fournit des exemples réels du mécontentement, il échoue à mon avis à rendre compte précisément de ce qui se passe sur le « front » des milices supplétives. Certes, les attaques dont elles sont victimes ont augmenté le mois dernier, le rapprochement avec le gouvernement irakien piétine dans certaines zones cruciales (notamment BAQUBAH, la capitale de la province de DIYALA), et les infiltrations par AQI sont prouvées (certainement dans les incidents survenus à BABIL). Toutefois, on ne saurait tenir pour rien le développement réel des groupes de SoI, tant à ARAB JABOUR, qu’à SALMAN PAK et même à KIRKOUK. Dans ces zones nouvellement pacifiées, les SoI tiennent une place cruciale dans la sécurité locale et reflètent la mentalité de ces communautés qui se gèrent en autonomie.

Des problèmes demeurent surement: les SoI ont été désignés par AQI comme ses ennemis principaux, les milices et les groupes spéciaux chiites ou pro-iraniens les menacent, la confiance entre les SoI et le gouvernement est loin d’être acquise (la question de l’incorporation des miliciens sunnites dans l’armée et la police nationale restant problématique, au moins à l’échelle locale), l’entente entre les milices (qui représentent le pouvoir local des cheiks) et l’armée irakienne (perçue comme l’arme des Chiites, ou des Kurdes, dans la guerre civile, mais aussi vue comme l’instrument du pouvoir central) reste faible et donne parfois lieu à des incidents.

Tout ceci démontre la difficulté à contrôler les milices supplétives en contexte de stabilisation/contre-insurrection: il faut à la fois les tenir au plus près mais aussi être capable de négocier sur le long terme au sujet de leurs revendications, qui varient entre les demandes d’infrastructures et de services essentiels jusqu’à la reconnaissance de leur rôle dans le combat pour la pacification.

Une dernière remarque: l’article du Washington Post est biaisé en ce sens qu’il collecte des données dispersées au service d’une thèse prédéfinie, à savoir le mécontentement croissant des miliciens sunnites. Même si ce dernier existe localement pour les raisons qu’il décrit d’ailleurs fort bien, cela ne suffit pas à rendre compte de la totalité du phénomène.