Tous les billets du 29 février 2008

A l’assaut de la « corbeille à pain »

COIN, guerre en Irak 0 commentaire »

Il s’agit là d’une région située dans la province de DIYALA (Division Multinationale Nord), au NE de BAQUBAH la capitale provinciale. Bordé au N par la rivière DIYALA et le lac HAMRIN et au S par la ville de MUQDADIYAH, pacifiée lors de l’opération Iron Reaper en novembre-décembre 2007, le Breadbasket est une région d’habitat dispersé principalement couverte par des palmeraies et des vergers denses, y rendant les opérations difficiles. Depuis le début de 2006, c’est un des sanctuaires principaux d’AQI en Irak dans lequel l’organisation extrémiste s’est imposée par l’intimidation psychologique (imposition de lois strictes, menaces de mort à la moindre infraction) et par les exactions (enlèvements, torture, exécutions).

Carte DIYALA

Chassés de BAQUBAH entre juin et septembre, puis de MUQDADIYA en novembre-décembre, les membres d’AQI se sont donc réfugiés dans cette zone.

Depuis le 8 janvier, l’opération Iron Harvest, inclue dans la manœuvre de niveau Corps Phantom Phoenix, a permis aux forces américaines de pénétrer dans le breadbasket (opération Iron Raider ciblant les réseaux d’AQI autour de la zone puis opération Raider Harvest destinée à la nettoyer et à installer des troupes au cœur du sanctuaire).

Plus particulièrement, la 4ème brigade de la 2ème division d’infanterie (TF WARHORSE) est le fer de lance de l’opération. En son sein, le 3ème escadron du 2ème régiment de cavalerie sur véhicules STRYKERS est l’unité de pointe de l’opération. Elle a perdu 6 hommes et un interprète lors de l’explosion d’une maison piégée (House-Borne Improvised Explosive Device ou HBIED).

Le schéma est toujours le même: entrer en force dans la zone, installation au coeur des villages, recrutement de milices locales puis poursuite de la pacification par la connaissance accrue du « terrain humain », c’est à dire des conditions sociopolitiques et anthropologiques propres.

Les vestes de combat chez les Marines

COIN, sciences politiques 0 commentaire »

Dans la lignée de mon article sur les aspects sociologiques et tactiques des véhicules en COIN, le blog Captain’s Journal met en ligne une discussion intéressante sur une nouvelle dont j’avais eu vent dans la journée d’hier concernant la fourniture de nouvelles vestes de combat au sein du Corps des Marines.

Pour résumer, le commandant du Corps James CONWAY, de retour d’Irak, aurait demandé de stopper la fourniture de Modular Tactical Vest (MTV) au profit de ses Marines déployés sur le théâtre au motif que celles-ci seraient trop lourdes et peu pratiques.

Une première remarque: cela fait deux fois en un mois que le Corps des Marines connaît des soucis concernant l’acquisition de nouveaux matériels. J’y reviendrai plus tard car c’est ici que se situe la clé du problème à mon sens.

Poursuivons: le blog montre, photo à l’appui, que ce débat n’a pas de sens. Au contraire, il semblerait qu’il n’y ait aucune différence de poids entre la MTV et les « Interceptors » antérieurement fournies aux Marines. Bien plus, la plupart des Marines déployés en Irak (ici, ceux du 2/6 BAT, unité à laquelle appartient le fils du blogueur) se sont procurés personnellement la version « civile » de la MTV (la Spartan 2), ceux qui n’avaient pu le faire ont même demandé à leur famille de leur envoyer la MTV directement sans passer par les magasins de Corps. Bref, la nouvelle veste a fait l’unanimité.

L’article du Captain’s Journal conclut en montrant que les plaintes proviendraient des Marines non habitués à porter ce genre de veste, c’est à dire ceux des unités de soutien.

Plusieurs points me semblent intéressants pour comprendre la polémique:

  1. cette distinction est étrange, sachant que tout Marine est un fantassin, du moins selon l’ethos du Corps
  2. ce qui implique qu’il y a ici un enjeu identitaire avant que d’être tactique: il ne faut pas ouvrir une brèche au sein du Corps entre combattants et unités de service et de soutien.
  3. un indice: parle-t-on de « vestes » ou de « body armor« ? Les deux vêtements ont des caractéristiques identiques alors que les deux termes désignent des effets aux usages différents.
  4. la meilleure: CONWAY dit qu’il n’aime pas mettre ledit effet. Comment l’expliquer?

Mon interprétation: ce vêtement renvoie à la conception que le commandant du Corps des Marines se fait de son institution. En effet, il a insisté plusieurs fois sur la nécessité de revenir aux fondamentaux « expéditionnaires » du Corps. Rappelons que la fourniture des MRAPs a été stoppée pour la raison qu’ils étaient trop « lourds » à déployer. Cette difficulté à accepter « l’alourdissement » du Corps renvoie d’ailleurs à des débats antérieurs sur le concept de « guerre de manoeuvre expéditionnaire » lorsque, après la guerre du Vietnam, le général GRAY, futur commandant du Corps, bataillait pour savoir si il fallait aligner ou non les Marines sur l’Army, notamment en le dotant d’unités plus blindées capables de défaire les troupes du Pacte de Varsovie à la périphérie.

Si les matériels militaires correspondent ainsi à des soucis d’ordre bureaucratique (budget, influence, autonomie), ils reflètent également les préoccupations identitaires et les rôles construits par les dirigeants militaires. Qu’est-ce que cela change pour le jeune Marine déployé en Irak? Peu sur le plan tactique (je vous laisse lire l’analyse du Captain) mais certainement plus sur le plan de l’identité renvoyée par son chef (le commandant du Corps a un statut quasi-divin au sein de l’USMC).

ANNEXE: le Corps des Marines vient de publier sa propre version du Corps permanent de conseillers militaires (le Security Cooperation Marines Air-Ground Task Force). Intéressant car il permet de régler le principal problème rencontré par les unités du Corps en COIN/Irak, à savoir le manque de personnels pour les actions civilo-militaires ou les opérations sur les informations.

SCMAGTF

Querelles narratives

COIN, histoire militaire 0 commentaire »

Comme je l’ai déjà indiqué, l’un des points essentiels de ma réflexion historiographique porte sur les conditions de possibilité ayant mené au tournant que nous observons actuellement en Irak, en dépit de nombreux sujets d’inquiétudes, notamment dans le domaine politique (dossier du Long War Journal).

Or, il faut constater qu’au sein des institutions militaires, et notamment l’Army, celles-ci sont loin de faire l’unanimité. En bref, s’est progressivement construite une narration dominante qui repose sur trois aspects:

  1. la stratégie de contre-insurrection implémentée par David PETRAEUS et rendue possible par le surge
  2. le cessez-le -feu unilatéral proclamé par Moqtada Al -Sadr en août 2007 et reconduit la semaine dernière.
  3. le mouvement des « Fils de l’Irak »/Citoyens Locaux Engagés/ »Réveil » d’ANBAR sur lequel les historiens auront sans doute à se pencher longtemps (j’ai déjà examiné quelques aspects de ce phénomène, mais il faudra que je me penche plus attentivement sur le problème pour ma thèse, les quelques éléments que j’ai donnés étant encore superficiels)

Cette narration n’est pas satisfaisante sur plusieurs points, notamment car elle semble ignorer tout les éléments déjà en place dès 2003. Notamment, le LCL GENTILE, avec qui j’ai eu de nombreux échanges par courriel, conteste la narration dominante en estimant qu’elle présente des dangers institutionnels: la focalisation excessive sur la COIN, l’aberration supposée que représente selon lui le déplacement du centre de gravité vers la population au détriment de l’ennemi, l’attention exagérée portée à certains « innovateurs ». Au-delà, ce qui chagrine le LCL GENTILE est le déni dans lequel la narration dominante plonge ses actions et celles de ses camarades en 2004 et surtout en 2006. En d’autres termes, cette narration suscite en lui un sentiment d’injustice parfaitement compréhensible, sans toutefois qu’il ne perde jamais son sang-froid et sa courtoisie.

Le blog « Abu Muqawama » reprend l’historique de ces polémiques sans enfoncer toutefois le LCL GENTILE. J’invite mes lecteurs anglophones à relire le post et les discussions placées en liens.

Une seule remarque: tout ceci montre comment la compétition narrative induite par l’émergence de la contre-insurrection au sein de l’Army joue un rôle réel, non seulement dans l’écriture de l’histoire, mais aussi dans les redéfinitions identitaires, certes nécessaires, en jeu en son sein. Il est crucial que des personnes telles que le LCL GENTILE puissent s’exprimer car ils ouvrent une porte sur d’autres interprétations possibles du phénomène de la contre-insurrection en Irak.

Bibliographie du LCL GENTILE:

Military Review Mars-avril 2008

-plusieurs articles dans Armed Forces Journal

-plusieurs articles et éditoriaux dans la Presse quotidienne d’information

Le LCL GENTILE est docteur en Histoire et enseigne l’histoire américaine à l’Académie Militaire de West Point. Avant cela, il fut executive officer d’une brigade de la 4ème division à TIKRIT (première polémique dans un article du WP en janvier 2004 sur les procédures des Marines jugées trop souples « The Risks of Velvet Gloves »), puis commandant d’un bataillon dans les quartiers ouest de Bagdad.