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MARNE RUGGED: mise à jour.

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Marne Rugged est l’opération lancée par la 4ème Brigade de la 3ème Division d’infanterie (TF VANGUARD) pour nettoyer la rive droite du Tigre des restes d’AQI.

Dès le jour-j (15 mars), une première Patrol Base, la PB SUMMERS, a été établie par la compagnie A du 2ème bataillon du 69ème régiment blindé sur les ruines d’une ancienne base aérienne à proximité de la ville de As SUWAYRAH (au Sud de SALMAN PAK). Accueillant la compagnie américaine et une compagnie irakienne, la PB SUMMERS est donc le principal point d’appui à la « pacification » de la région.

AO Vanguard mars 2008
Pendant que certaines sections aménagent la base, une section américaine et son équivalent de l’Armée irakienne sont entrées en contact avec la population locale (patrouilles) et des rencontres ont eu lieu avec les autorités tribales. Toutes les maisons ont été visitées et des premiers renseignements d’ambiance ont été collectés (notamment pour répertorier toutes les armes présentes au sein de la communauté).

S’éloignant des zones peuplées du centre de l’Irak, les Américains ont du adapter le système des avant-postes, entourant la base de bunkers et de positions creusées dans le désert environnant. Un autre ajustement notable: les matériaux et le ravitaillement ont été acheminés par voie aérienne du fait de l’éloignement des centres logistiques.

Toutefois, il est nécessaire de garder à l’esprit les avantages et les inconvénients de ces ajustements. Notamment, la raison d’être des avant-postes au sein des populations -occuper le terrain en lieu et place des insurgés et le soumettre à son tour à des actions surprises- est fortement diminuée ici: comme pour les FOB (Forward Operating Bases) situées hors des villes, les déplacements sont désormais plus vulnérables au renseignement ennemi et aux actions visant à interrompre les communications (IED notamment).

Les élections provinciales se tiendront bien en octobre.

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Hier, le vice-président chiite Adel ABDUL MAHDI a retiré son veto concernant la tenue d’élections provinciales pour le 1er octobre 2008.

Ces élections étaient prévues dans une loi passée par le Parlement irakien à la mi-février. Toutefois, le vice-président chiite s’était opposé au Président et à son collègue sunnite (formant la Troïka présidentielle) à la fin du mois, regrettant que la mesure ne donne trop de pouvoir au gouvernement central par rapport aux gouvernements provinciaux. Les officiels américains avaient alors souligné que cela montrait l’intériorisation progressive des procédés institutionnels de la nouvelle constitution, et qu’il ne s’agissait donc pas d’un revers.

Cependant, la récente déclaration du général PETRAEUS regrettant le manque d’engagement du gouvernement irakien et de la Troïka pour faire des progrès dans la réconciliation nationale avait déjà souligné le rôle critique de ces élections. En effet, il est crucial que la définition des relations entre le gouvernement central et les provinces soit établie au plus tôt. La « stabilisation par le bas » que l’on observe depuis le milieu de l’année 2006 (à ANBAR) puis dans l’ensemble du Triangle Sunnite a non seulement augmenté le pouvoir de facto des cheiks et des autorités locales, mais également permis la création de nombreuses milices chargées de missions statiques dans les zones « nettoyées ». De fait, il s’agit d’éviter le risque de l’éclatement du pays en de multiples enclaves autonomes. Il est cependant difficile de revenir sur les pouvoirs accordés à des personnalités tribales, notamment à ANBAR. L’avenir des miliciens recrutés à travers les programmes CLC/SoI est également problématique, même si il ne dépend pas entièrement de la forme future de l’Etat irakien.

Quoiqu’il en soit, il s’agit objectivement d’un pas dans la direction de la stabilisation du pays, alors même que la « fenêtre d’opportunité » ouverte par la campagne de 2007/2008 reste fragile.

Geospatial Intelligence (GEOINT) in COIN

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Intelligence is a crucial issue in COIN because it provides the way to hit insurgency with precision raids and to sever its links with local populace.

What is largely ignored in the Iraq’s COIN Campaign of the last year is the use of geospatial intelligence (GEOINT). Provided by embedded teams of the National Geospatial-Intelligence Agency (NGA), data have proved valuable both in the « clear » phase of the campaign and the actual « build » phase since the recent shift of MultiNational Division North and MultiNational Division Center to reconstruction and assistance missions.

The latter area of operations has seen NGA’s teams working with Army Corps of Engineers (ACE) collecting data to map rural and urban areas where TF MARNE’s Units operated. Indeed, most of theses villages and small communities have not seen sustained Coalition presence for years.

More accurately, GEOINT’s role in COIN can be depicted as a powerful analysis and collaborative tool to identify trends in insurgent activity, both by mapping significant acts (SIGACTS) and by locating weapons caches or IED factories. By the medium of geographical map and graphics, GEOINT has been of great use to assess progress and to locate the various waypoints needed to achieve lines of operations/lines of efforts. On the tactical level, geospatial imagery analysis allowed MND-C units to target insurgents that were trying to hide with an accurate precision.

Furthermore, on the stabilization side of insurgency, GEOINT can be useful in depicting and monitoring the current state of soils for agricultural purpose and the status of various network (especially irrigation) as well.

GEOINT can be considered as the technological counterpart of political anthropology because it helps counter-insurgents to link physical terrain and human terrain.

Affiner la préparation opérationnelle

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Fort RYLEY, Kansas, est le centre de formation et d’entraînement des conseillers militaires destinés à être déployés en Irak et en Afghanistan. La 1ère brigade de la 1ère Division d’infanterie (et notamment le 1er bataillon du 34 ème régiment blindé commandé par le LCL John NAGL pour quelques mois avant sa démission de l’Army) instruit ainsi les futurs conseillers tant aux subtilités culturelles et sociales qu’aux conditions particulières du combat.

Jusqu’ici, il  manquait pourtant un élément essentiel: la présence de représentants des deux armées embryonnaires d’Irak et d’Afghanistan.

C’est désormais chose faite avec le déploiement d’une trentaine de membres de l’Armée Nationale Afghane (ANA) pour assister les formateurs dans l’ensemble des aspects de leur mission. Il s’agit essentiellement de faire travailler les conseillers sur l’encadrement de militaires afghanes lors de procédures particulières, notamment les points de contrôle ou encore les patrouilles dans des villages (avec les militaires de la 1ère Brigade jouant la force adverse (FORAD-OPFOR), afin de les sensibiliser aux conditions particulières de ce nouveau « métier » (qui recueille peu d’enthousiasme de la part de la tête de l’institution).

SITREP updates

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I’d like to recommend two briefings by senior MNF-I officers

  1. A DoD Bloggers Roundtable with colonel BACON about foreign fighters networks in Iraq through intelligence gained by debriefing 48 foreign fighters.
  2. An interview of LTG DOHY, Iraqi Army Training and Doctrine, and Brigadier Johnny TORRENS-SPENCE, deputy commander, MultiNational Security Transition Command-Iraq who provide an assessment regarding the Training of IA.

La corbeille à pain: 2 mois après

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J’ai eu l’occasion de parler de l’opération Iron Harvest/Raider Harvest déclenchée au début du mois de janvier pour « nettoyer » cette région rurale du NE de BAGDAD (province de DIYALA).

L’unité en charge, la 4ème Brigade de la 2ème Division d’infanterie, a bien progressé depuis, suivant en cela le schéma classique (photos de la TF IRON)

En tête, le 3nd escadron du 2ème régiment de cavalerie sur Strykers (l’ancien 2nd ACR) s’est installé dans plusieurs villages de la région (qui fait 100 km²) accompagné d’un bataillon de l’armée irakienne et d’une compagnie de la Police Nationale. De plus, le programme SoI de recrutement de miliciens a été lancé dans une dizaine de villages.

Une fois présent dans des avants-poste ou des Patrol Bases, il s’agit de mener des raids grâce aux renseignements fournis par les locaux (détention/arrestation d’une centaine de suspects, découverte d’une trentaine de caches d’armes), mais aussi de fournir la sécurité aux habitants qui ouvrent de nouveau leurs commerces, puis de négocier avec les chefs tribaux (pour peu qu’ils aient été correctement identifiés) pour connaître les besoins en services essentiels et augmenter le recrutement des miliciens.

Enfin, les miliciens recrutés (250 actuellement, 800 au plus vite) tiennent des points de contrôle, en partenariat avec les forces irakiennes, afin de laisser les militaires américains poursuivre leur « pacification ». (Mais une unité reste sur zone: il ne s’agit pas de répéter l’excès de confiance qui a prévalu en 2004/2006)

Deux remarques:

-d’accord, cela sent le déjà-vu, mais au moins le procédé est calé pour tout le monde. En revanche, les mêmes problèmes restent, à savoir la gestion des milices et la difficulté à légitimer le gouvernement central.

-ensuite, il faut craindre un ajustement de la tactique d’AQI dans la zone, qui s’en prend désormais aux points de contrôle des SoI.

Le niveau de violence: de la nécessité d’identifier son adversaire et de s’y adapter

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Je mets ici une réponse au commentaire de ZeusIrae sur le post précédent. A la question me demandant ce que je pensais du maintien d’un niveau de violence élevé, voila ce que je réponds:

« Que c’est tout à fait possible. En fait, il est pratiquement impossible d’empêcher un attentat si l’adversaire trouve de nouveaux procédés pour contourner vos moyens de surveillance et d’interdiction de zone. Je suis tenté de croire comme Thomas RENARD: les insurgés sont passés du pôle “guérilla” au pôle “terrorisme”. C’est intéressant sur deux points:
PRIMO: cela contredit la “théorie” maoiste qui considère qu’il y a passage du terrorisme à la guérilla puis au combat conventionnel (à moins que les deux premiers stades ne coexistent… mais quoi qu’il en soit le terrorisme est considéré comme une forme “primaire” censée évoluer). Je me demande si il ne faut pas plutôt considérer qu’il y a un va-et-vient entre les deux pôles. En ce sens, la théorie maoiste doit être examinée avec prudence.
SECUNDO: ce qui fait la transition avec la seconde idée. La stratégie américaine depuis 2003 consiste à faire de la contre-insurrection et à s’interposer entre des factions. De fait, la contre-insurrection est souvent confondue avec le contre-terrorisme. Il me semble pourtant qu’il y a une différence de taille entre les deux, qui tient à la place de la population. Si dans les deux cas, celle-ci est la cible à viser/protéger, il n’est pas nécessaire pour le terroriste de se “l’attacher” comme c’est le cas pour l’insurgé. La focalisation de la COIN américaine sur “séparer les insurgés de la population” trouve ainsi ses limites face à un adversaire qui s’adapte très vite (il a bien tenté de se concilier les populations par un appel à la retenue et à la discrimination entre les catégories de “traitres”, mais visiblement cette stratégie n’est pas retenue). Le problème tient dans le fait que les Américains ont “appris” une contre-insurrection fortement imprégnée des principes classiques “maoistes”: elle trouve ici ses limites.
J’ajoute un dernier facteur: le rôle de l’Iran et des “groupes spéciaux” armés et financés par ses services. Ils peuvent potentiellement maintenir un niveau élevé de pertes. Finalement, les Américains semblent avoir réussi à éliminer les racines “populaires” (plutôt “tribales”) de l’insurrection et à persuader Al Sadr de l’inutilité de son combat. En revanche, ils ne sont pas assez “contre-terroristes”. »

Bien entendu, il est un peu tôt pour juger. C’est cela le suspense de « l’histoire immédiate »

Mise à jour:

Bien entendu, l’action des insurgés comprend une proportion variable de guérilla et d’actes « terroristes » selon les périodes et les cibles ou une combinaison des deux (il semble par exemple que les milices sunnites aient fait l’objet d’attentats en décembre-janvier 2007/08 alors qu’aujourd’hui il y davantage d’actions de guérilla contre les checkpoints). Ces variations sont fonction des objectifs politiques poursuivis et aussi des procédures des contre-insurgés (ainsi en est-il de la multiplication des attentats-suicide effectués par des femmes car c’est un moyen de contourner les mesures prises pour protéger les lieux publics des grandes villes, notamment les points de contrôle et les murs de protection).

Quoiqu’il en soit, les insurgés sunnites ainsi que les milices chiites et les « groupes spéciaux » sont davantage inclinés au pôle terroriste, sans abandonner quelques actions de guérilla limitées (les IED contre des cibles plus vulnérables, comme les pélerins chiites revenant à BASSORAH). Tous sont loin de la période de l’été 2004 (ou localement en 2005/2006), à savoir le contrôle effectif de zones entières par la terreur et l’alliance de circonstance entre AQI et insurgés sunnites.

Bien entendu, la contre-insurrection comprend également une part variable de contre-terrorisme sous la forme de raids ciblés destinés à capturer/tuer des leaders, à démanteler des cellules (notamment celles des IED, comprenant artificier, financier, hommes de main et exécutants), ou à prendre du renseignement supplémentaire. Tout au long de l’année 2007 (mais aussi déjà dans l’été 2003) ont donc été exécutés de tels raids. Deux exemples seulement à deux échelles spatio-temporelles:

-à l’échelle du théâtre, l’opération Phantom Strike (13 août 2007-?) a consisté à cibler dans tout l’Irak les leaders terroristes ou des « groupes spéciaux ». Les Forces Spéciales américaines et irakiennes ont donc démantelé des réseaux et sérieusement réduit la capacité des cellules d’AQI notamment (toutes les semaines, la Force Multinationale produit des comptes-rendu de ce type d’opération et de leurs résultats en terme de capture, de démantèlement ou de découverte de caches d’armes et/ou de manufactures de voitures piégées/EFP).

-à l’échelle de l’opération actuellement en cours sur la zone d’opération de la Division Multinationale Nord (MND-N), un tel raid a permis d’arrêter le leader d’une cellule IED au sud de MOSSOUL et un fournisseur de « veste piégée » à TELL AFAR (16 mars 2008.

Attentat à Karbala

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Aujourd’hui, un attentat dans la ville sainte chiite de KARBALA a fait 43 morts (bilan provisoire).

Comme d’habitude, les médias français ne relaient que ce type de nouvelle sur l’Irak.

Au-delà du drame, deux commentaires:

  • selon certains témoins, il s’agirait d’un attentat-suicide commis par une femme (ce que dément le chef de la police de la ville). Si cela se confirmait, nous aurions là une nouvelle adaptation des insurgés/terroristes aux difficultés d’effectuer des attentats par d’autres moyens du fait du renforcement de la sécurité. Je note aussi que l’attentat intervient dans la nouvelle zone de responsabilité du colonel JAMES. On peut donc émettre une première hypothèse: le déplacement des attentats suit l’extension de la « tâche d’huile ». Cela serait congruent avec l’idée que les attaques et les violences ne disent en rien en elle-mêmes sur l’état réel de la sécurité en Irak.
  • l’attentat intervient alors que le candidat McCAIN est en visite dans le pays, de même que le vice-président CHENEY. Tout deux sont favorables à un ralentissement du retrait des troupes américaines. Une deuxième hypothèse peut lier l’attentat à cet évènement (contexte d’élections aux EU)… Auquel cas, il n’est pas sur que cela ne donne du grain à moudre aux deux hommes (ce qui aurait l’effet contraire de ce qui est escompté)

De fait, un troisième élément est que tout cela n’a rien à voir et qu’il peut soit s’agir d’une tentative de rallumer les tensions ethniques entre Sunnites et Chiites, soit être un attentat « classique » comme ceux dont parlait récemment le général PETRAEUS.

Sondage en Irak: 5 ans plus tard

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Un récent sondage réalisé à la demande, entre autres, des chaînes ABC/BBC, révèle d’intéressantes évolutions.

Quelques exemples:


5 ans plus tard 1
5 ans plus tard 2
5 ans plus tard 3
5 ans plus tard 4
5 ans plus tard 5
5 ans plus tard 6
Comme tout sondage, l’interprétation aussi bien que la composition de l’échantillon demandent une analyse « à froid »….(un peu de flemme Stéphane?)

Les structures du pouvoir local: un peu d’anthropologie politique.

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Le blog Ghosts of Alexander fournit une intéressante analyse des difficultés à appréhender les structures locales en Afghanistan (oui, je commence à me tourner vers ce pays… non pas qu’il ne se passe rien en Irak, mais parce que j’ai besoin d’un peu d’exotisme!).

Ce sujet est capital, non seulement dans le cadre de la contre-insurrection, mais aussi dans mon étude sur les procédures pour reconstruire la sécurité en Irak.

Premier point: c’est important car la contre-insurrection, sauf à parler des méthodes « romaines » qui se passent bien de cela, demande de connaître les structures sociales. La sociologie est donc un élément majeur dans la « cartographie » du « terrain humain », à laquelle s’ajoute l’anthropologie politique dès lors qu’il s’agit de comprendre les « actions visant le maintien ou la modification de l’ordre établi » , à travers les institutions politiques (de pouvoir), lieux « d’émergence de dynamismes sociaux confrontés et affrontés » (les deux citations sont de Georges BALLANDIER). En effet, les contre-insurgés doivent non seulement déterminer les conditions qui vont leur permettre de séparer les insurgés de la population, mais également celles qui permettront le rétablissement de la sécurité, laquelle se fait « par le bas ». Bien entendu, les insurgés travaillent de même, à travers la population (en sus des opinions publiques occidentales et, ici, arabes/musulmanes), à anéantir les beaux plans des contre-insurgés.

Second point: en Irak, les tentatives des officiers américains sur le terrain de rentrer en contact avec les détenteurs locaux du pouvoir ont commencé tôt. Dès 2003, les Marines à TIKRIT puis dans le sud chiite, les diverses unités présentes à Falloujah (et notamment la 82nde à compter de l’hiver), nouent des contacts et tentent de reconstituer les réseaux de pouvoir de manière à identifier les « leaders ». Dans un second temps, il s’agit de s’appuyer sur ces chefs tribaux ou religieux pour les charger de la sécurité et de la reconstruction des infrastructures essentielles. Une autre alternative vise à constituer des conseils locaux (au niveau des villes ou des communautés d’habitants mais aussi des provinces) de manière à reconstruire l’Etat à partir de la base. L’exemple le plus célèbre aujourd’hui, mais c’est loin d’être le seul, est celui du général PETRAEUS à MOSSOUL (avril-décembre 2003).

Toutefois, ces tentatives échouent largement ou ne durent pas. Il me semble que le post cité plus haut, ainsi que mes études d’anthropologie politique, en fournissent les raisons.

  1. la première tient dans l’identification des détenteurs du pouvoir. Or, dans de nombreuses sociétés, ils ne sont pas forcément visibles, soit pour des raisons de protection de la communauté, soit du fait de la complexité des jeux de pouvoir. Une règle d’or: tout ce qui porte une longue barbe blanche n’est pas forcément le chef et surtout, pas forcément le chef réel. Ce qui explique comment des prétendants à ce pouvoir ont parfois berné les Américains afin d’obtenir leur soutien dans les compétitions internes aux groupes (rappel: la configuration solidaire d’un groupe ne signifie pas l’absence de conflits politiques pour la domination dudit groupe). Un exemple emblématique: les officiers baasistes responsables de la « Brigade de Falloujah » ont échoué à s’affirmer face à l’étranger Abu Musab Al Zarqawi durant l’été 2004. L’erreur commise par les responsables de la 1ère Marine Expeditionary Force a été de s’appuyer sur des personnalités qui ne représentaient pas une autorité réelle mais qui visaient à la conquête du pouvoir sur la ville.
  2. La seconde tient dans la vision ethnocentrique qui a présidé à la cartographie des sociétés tribales irakiennes par les Américains. La vision en réseau ne peut rendre compte de la complexité, non seulement des alliances (qu’elle qu’en soit la nature) mais aussi des relations réelles (qui veut quoi? Qui domine qui? Qui est en compétition avec qui?) De ce fait, si il a été précocement possible de déterminer -au sein de l’insurrection- les responsabilités des principaux chefs (financier, artificier, fournisseur d’armes, hommes de mains, etc.), il n’en a pas été de même pour les sociétés locales. Si les organisations insurgées et terroristes peuvent entrer dans une vision cybernétique, il n’en est pas de même du patchwork de tribus, familles, etc. (Il faut nuancer: la décentralisation du terrorisme s’accentue aujourd’hui avec la crainte du « Loup Solitaire« )
  3. La troisième est liée au temps qui passe et notamment à l’ajustement des tactiques de l’insurrection face aux forces coalisées. Notamment, les campagnes de meurtre et d’intimidation ont clairement fait comprendre aux cheiks (surtout sunnites) qu’il était nécessaire de passer alliance avec les insurgés puis les groupes terroristes.
  4. la quatrième correspond à la nécessité de serrer au plus près les nuances culturelles (notamment coutumières). Ces dernières sont cruciales pour éviter des impairs parfois néfastes mais aussi pour identifier les relations correctes de pouvoir au sein des groupes et des communautés.

Quels sont donc les enjeux actuels de cette « Irakisation par le bas » telle que nous l’observons depuis le courant de l’année 2006?

En effet, le mouvement du « Réveil d’Anbar » ainsi que les programmes visant à la constitution de milices de sécurité locales a un point commun: il s’agit de partir des structures et des demandes locales pour créer la sécurité puis normaliser les relations socioéconomiques. (Leur différence: le « Réveil » est un mouvement où se rejoignent les cheiks locaux et les officiers américains sur le terrain, alors que les milices sont le fruit d’une incitation par les Américains à les intégrer). Il s’agit donc d’un tournant par rapport à la focalisation initiale sur la reconstruction de l’Etat « par le haut », à travers la création de forces armées et de sécurité nationale comprenant et représentant toutes les composantes de la société irakienne. On peut ajouter que les Américains ont acquis une connaissance plus intuitive des sociétés locales (ce qui semble beaucoup plus facile en Irak qu’en Afghanistan), aidés en cela par quelques anthropologues et ethnologues intégrés aux unités.

Toutefois, ce processus trouve plusieurs limites qui sont liées à des considérations anthropologiques:

  • on peut postuler que les Américains apparaissent désormais comme des agents mitigeant l’influence du pouvoir central. On peut d’ailleurs se demander (honnêtement) qui manipule qui dans cette affaire. Or, la stratégie américaine, qui a accepté le risque posé par « l’Irakisation par le bas » (à savoir les freins mis à la constitution d’un gouvernement central légitime et fort), consiste justement à promouvoir ce gouvernement. On comprend le mal qu’ils rencontrent parfois dans des communautés où des années d’insécurité ont produit isolement, décentralisation voire renfermement.
  • la reconstruction de la sécurité par le bas est nécessaire, mais dans une situation ethnique et socioculturelle complexe, elle peut être particulièrement risquée pour l’avenir. En effet, et on le constate à MOSSOUL (comme en son temps à TELL AFAR) par les difficultés à monter des milices, le contre-insurgé -d’autant plus si il est un étranger- fait des choix d’alliance qui peuvent générer un recul d’influence et de pouvoir pour certains groupes et individus (alors que d’autres, ayant instrumentalisé le besoin de nouer des liens locaux, connaîtront une brusque poussée dans ces domaines). On le voit, cette stratégie, opérant dans un environnement complexe, peut semer les ferments de compétitions futures. On peut certes se rassurer en disant que ces compétitions existeraient quand même, mais il faut reconnaître que les changements brutaux intervenus dans la société irakienne depuis 50 ans (et plus encore depuis 2003) en accroissent la probabilité et certainement la virulence.

Cette stratégie de « l’Irakisation par le bas » est donc pleine de sens, mais aussi pleine de risques. En soit, elle n’est pas nouvelle: l’Army aux Philippines, les Marines durant les Banana Wars, les Forces Spéciales au Salvador l’ont déjà tentée. Ce dernier exemple nous éclaire d’ailleurs sur le processus suivi (qui est, peu ou prou, celui que recommande l’ONU dans le processus DDR): après avoir formé des groupes paramilitaires à partir des locaux, les Forces Spéciales avait alors intégré progressivement ces dernières au sein des forces armées nationales. Dans le cas des milices, la procédure s’est complexifiée:

  • certains éléments doivent intégrer l’Armée et la Police sur des critères de recrutement physique.
  • d’autres reçoivent une formation professionnelle visant à résorber le chômage des jeunes hommes et à faciliter la réinsertion des anciens insurgés.
  • mais surtout, le coeur des milices (je rappelle que leurs effectifs se porte à 88 000 membres) semble devoir rester sous contrôle américain plus longtemps. En effet, bien que ne recevant pas d’armes de la part de ces derniers (en dépit des demandes continuelles faites par les miliciens), les groupes d’autodéfense sont payés par le contribuable US…. Nul doute que ce raffinement ultime est problématique. Peut-on ainsi assurer une contre-insurrection (ou prévenir une guerre civile) par une telle « économie des moyens » (militaires)? Quelle assurance peut-on avoir que ces milices ne se préparent pas à la guerre civile dès les Américains partis? L’anthropologie peut fournir une réponse: tout dépendra de la capacité des Américains a instrumentaliser à leur tour ces alliances de manière efficace, c’est à dire à déterminer les points d’appui, les configurations correctes mais aussi à être capables de donner leur soutien à un ancien adversaire.