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Lyautey: un « ancien » redécouvert

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Ayant récemment fouillé une armoire oublié au fond de mon lycée, j’ai eu la surprise (et le bonheur!) de tomber sur le livre ci-dessus. Il s’agit d’une biographie de Hubert LYAUTEY par l’académicien André MAUROIS. Deux particularités: elle date de 1938, soit 4 ans après la mort du « bâtisseur du Maroc » , mais surtout il s’agit d’un ouvrage de la collection Bibliothèque Verte destinée aux enfants!!! (quand je vois les titres produits par cette collection en 2008, j’en frémis!!!)

Me voila donc parcourant un bouquin pour enfants qui aurait fait la joie de quelques militaires américains en 2003. Quand je pense que le Colonel Henry McMASTER, commandant le 3ème ACR et historien lui-aussi, a préparé le second déploiement du régiment en 2004 par des lectures complexes de Lawrence et de Galula!

Certes, ce livre aborde des détails biographiques qui n’ont peut être apparemment pas leur place dans les réflexions complexes actuellement en cours sur la COIN et les opérations de stabilisation. Et pourtant! Il est important de se souvenir que la guerre est un phénomène humain, donc de chair, d’os, d’esprit et d’âme!

Lyautey était l’adversaire de toute doctrine mais il a cependant mis en lumière deux maximes qui peuvent servir contre des insurgés:

  • la pacification, c’est de « l’organisation en marche » (Lyautey était un grand lecteur contemporain de BERGSON et de sa néguentropie. Cette formulation fleure bon ces lectures!)
  • « montrer sa force pour ne pas avoir à l’utiliser ». A l’heure des réflexions sur le mode de « maîtrise de la violence », il est bon de rappeler que les vrais dialogues, les vraies communications et les vrais échanges naissent d’une altérité dans laquelle le respect de l’autre va de pair avec la consolidation de sa propre identité. Mieux connaître l’autre et le respecter, c’est aussi être ferme sur ce que l’on est et ce que l’on veut, pour peu que tout ceci soit réglé par les vertus cardinales (aujourd’hui hélas oubliées: Prudence, Justice, Force, Tempérance). C’est ce que Michel YAKOVLEFF explique lorsque il parle de la nécessité de dissuader l’autre en lui montrant le coût militaire (et non seulement politique au niveau des petites milices) de son action (Force et Justice).

Tout cela pour dire que LYAUTEY est aujourd’hui largement cité et récupéré dans les doctrines d’emploi des forces terrestres françaises en stabilisation (ici et ici). Pour un historien (et nonobstant mon sujet de doctorat sur l’Irak), il est toujours intéressant de s’interroger sur la valeur d’un tel « retour aux sources ». En effet, dans le cas américain, les débats internes et externes aux institutions militaires entre 2003 et 2007 ont focalisé sur la recherche de modèles historiques à reproduire. Si l’Histoire est bien productrice de lessons learned, il est dangereux de tenter de la reproduire: l’important est justement le contexte historique propre de l’évènement que l’on vit (ne pas se tromper de guerre commence par là!) Par ailleurs, ce phénomène de recherches a produit un résultat intéressant: les demandes politiques, institutionnelles et opérationnelles ont interagit en faisant émerger des spécialistes, réels ou autoproclamés, qui se sont bien souvent focalisés sur la doctrine « classique » qu’ils avaient étudié à une époque où ce n’était pas la mode dans lesdites institutions.

Il en résulte ce phénomène de « réinvention de la roue » qui, bien qu’il se soit fait en tentant d’écarter tout préjugé, est en passe de standardiser et de « réifier » les « bonnes pratiques » des opérations de stabilisation. Concrètement, les membres des forces terrestres des Etats-Unis ont souvent tendance à donner dans la trilogie Galula, Mao, Lawrence…. Le plus souvent d’ailleurs, cela se fait par le biais du premier, censé avoir synthétisé l’enseignement des deux autres. Or, Galula, dans sa période américaine (c’est à dire dans les années 1960 lorsque, après avoir quitté l’Armée française, il devient analyste à la RAND), a écrit en américain: à savoir en systématisant et en technicisant les principes qu’il avait pu empiriquement observer ou appliquer lui-même en Algérie.

Ce danger de réification, qui repose sur une vision erronée d’une histoire anhistorique (mais historiciste quand même! sans entrer dans le détail, ce paradoxe est le mal de notre époque, notamment dans notre besoin de « devoir de mémoire »), ne se manifeste pas avec LYAUTEY. Celui-ci n’ayant que des maximes assez larges à offrir, il est bon de les redécouvrir avec sagesse (et Prudence, la vertu de la décision et de la responsabilité) et de chercher à en tirer profit dans l’étude d’un contexte particulier (ce que j’essaie modestement de faire pour les forces terrestres américaines en Irak)

Le Lieutenant-général Raymond Odierno gagne sa 4ème étoile

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Et est nommé comme vice-chef d’Etat-major de l’Army….

Ce point est intéressant car il soulève encore une fois le rôle des narrations dans les conflits « limités ». Dans ces derniers en effet, l’opinion publique occidentale ne perçoit pas l’engagement de ses forces comme vital. Au contraire, elle fait peser sur elles une contrainte juridique et politique forte. Par asymétrie, les forces insurgées ou les factions en guerre civile perçoivent leur combat comme « total ».

Ainsi intervient une redéfinition du concept de « guerre totale » qui ne doit plus être mesurée à l’aune de la « guerre industrielle » occidentale.

La nomination de Raymond Odierno, commandant depuis 1 an les forces de la coalition (MultiNational Corps-Iraq), remet en cause la narration entrenue par certains sur son rôle dans « l’année perdue » (2003-2004). Popularisée par Thomas Ricks, celle-ci considère que le commandant de la 4 division d’Infanterie aurait contribué à l’essor de l’insurrection dans le Triangle Sunnite sous sa responsabilité. En effet, les raids, les arrestations arbitraires et une posture aggressive, voire arrogante, auraient définitivement inscrit les forces américaines dans leur rôle de force d’occupation.

En fait, plusieurs éléments sont à prendre en compte:

  • il est avéré que la 4ID arrive à la mi-avril 2003 dans un contexte de combat alors que les forces ayant participé à Cobra II ont déja effectué leur transition vers les opérations de stabilisation. C’est l’enjeu de la polémique entre la 1ère division de Marines et la 4ID à Tikrit. En témoigne un article du LTC GENTILE en date du 19 janvier 2004, alors officier opérations d’une brigade de la 4ID, dénonçant la faiblesse des Marines, l’absence de Chekpoints ou leur manque de réactivité dans la gestion des pillages.
  • Comme dans les autres unités américaines, la transition au niveau bataillon est assez rapide. L’expérience de John Nagl, décrite par Peter Maas dans le New York Times , illustre ce point.
  • A l’échelle de la division, la multiplication des opérations s’explique dans l’hiver 2003-2004 par la recrudescence des actes d’insécurité ou d’insurrection dans le Triangle sunnite. La politique définie par Odierno est clairement de détenir le maximum d’insurgés pour gagner du renseignement. Qu’il y ait eu des abus comme le décrit Ricks est sans nul doute une réalité.
  • En revanche, Odierno ne peut être considéré comme le responsable de la dégradation du triangle sunnite. En réalité, les attaques et les attentats à Tikrit atteignent leur point bas en décembre 2003. A cette époque, la 82nd division aéroportée engagée à Falloujah mène effectivement des actions de force indiscriminées et perd progressivement le contrôle de la cité.

Qu’en conclure: la question des procédures tactiques et opérationnelles de contre-insurrection reste ouverte dans l’analyse de la genèse de l’insurrection irakienne. Certains redécouvrent que nombre des règles d’engagement aujourd’hui considérées comme « révolutionnaires » sont en fait plus anciennes. Or, celles-ci s’originent dans trois sources:

Au-delà bien sur, d’autres expériences combattantes entrent en jeu.

Quant à Odierno, sa nomination révèle que son rôle dans la campagne de 2007 ne s’est pas borné à mettre en oeuvre les décisions de Petraeus et de son staff. Au contraire, il a su élaborer ses propres opérations (Phantom Thunder entre juin et août) et a fait preuve d’adaptation. Il est donc nécessaire de réévaluer sa place tant en 2003/2004 qu’en 2007 et de considérer les dangers à insister sur un bouc-émissaire. Il est vrai que Ricks semble adhérer totalement à la narration dominante qui veut que les forces terrestres, notamment l’Army, n’ait pas eu les moyens structurels de mesurer l’insurrection. Loin d’être une évidence, cette prétention vise essentiellement à rééquilibrer les rapports de force internes aux institutions en faveur des tenants de la contre-insurrection « classique » face aux promoteurs de la « Transformation ».