Le Petit Mallarmé

Le site officiel du journal du Collège Stéphane Mallarmé – Paris 75017

TRAITS MOLLO

 

  C’était un matin d’hiver comme tant d’autre, ces jours où, sortant dans les rues froides de Paris,  le visage abimé par le gel, les joues froides rougies, je serrais contre moi, comme pour me réchauffer, mon chevalet et ma boite de couleurs. Montmartre n’était plus très loin devant moi, il ne me restait plus qu’à remonter une ou deux rues. Une fois arrivé sur la place du Tertre, je m’assis face à mon ouvrage et pinceau à la main attendis le modèle. Les premiers cafés ouvraient quand j’entendis sonner huit coups graves et sinistres. Il se mit soudain à tomber de la neige froide, dure comme la grêle et mes compagnons graffeurs eurent bientôt fini de plier bagages. Le vent soufflait si fort que les commerces durent fermer. Et moi, je restais là au milieu du tourbillon de neige, comme tétanisé devant un danger invisible.

  C’est à ce moment que je le vis, c’était une silhouette qui semblait glisser sur la neige, aucun craquement n’accompagnait ses pas et l’emplacement de son cœur semblait être un gouffre sombre sans fin. L’homme s’approchait, le chapeau à larges bords qu’il portait couvrait la totalité de son visage et je ne distinguais chez lui rien que ses mains d’une pâleur alarmante. L’inconnu se posta de l’autre coté de mon chevalet, m’indiquant d’un vague geste qu’il voulait son portrait. Je préparais déjà mes couleurs lorsque celui-ci se découvrit enfin, ce que je vis me frappa d’horreur. L’homme n’avait pas de visage. A ce moment, je ressentis quelque chose de nouveau, comme si l’on me vidait de ma vie, on m’enlevait mon passé, mon enfance, mon âme…  Pendant ce laps de temps, je vis les traits de la créature se dessiner. Ils naissaient, sous ses yeux clairs, un nez et une bouche parfaite. La couleur blanche marbre de sa peau  vira doucement  à l’ambré, et il se dessina sur le front de l’inconnu, ma fine cicatrice au dessus de l’œil gauche. Un essaim de boucles noires virevolta, et quant la dernière ligne du visage fut tracée, je tombais à genou comme vidé de mon dernier souffle. Il se trouvait en face de moi, un parfait autoportrait, digne des plus grands. Je voulus attraper, toucher ce chef d’œuvre mais ma main passa au travers de sa jambe. N’étais-je donc plus qu’un songe ?

  Je vagabondais dans les ruelles, je n’avais plus d’ombre, de reflet, n’étais plus matériel, n’avais plus de sens, plus de visage, plus de cœur. Je n’étais plus ce jeune homme, courtisant jeune fille et fréquentant salons, mais un être assoiffé de savoir. Je voulais mon passé, mon présent, mon futur. « Etais-je donc destiné à rester errant, personnage seul, sans propriété physique dans un monde de vivants, était-ce la mort ? Non, je sentais la neige, le froid…»

  Je pris mon pinceau et le trempais dans l’encre noire. Pour la première fois je peins mon visage  m’appliquant, suivant tous mes souvenirs. Devant moi, dans mon petit miroir, je voyais naitre des yeux, des oreilles, un nez…  Le temps passait et petit à petit les traits noirs du pinceau devenaient réels. Mon nez prit du volume, une langue dans ma bouche s’anima. J’avais de nouveau un visage, même si mes oreilles n’étaient pas parfaites et mes yeux n’avaient plus leur couleur bleu ciel remplacé par un gris clair tout au tour d’une pupille noire velouté. Soulagé, je fis quelques pas dans la neige et tombais endormi sur le sol.

  J’ouvrais doucement les yeux, aveuglé par le soleil cuisant. Je me trouvais devant mon chevalet, étendu sur les pavés chauds de la place du Tertre. Dans ma main, se trouvait un pinceau trempé de noir. C’est alors que tout me revint, la silhouette, la peur, l’autoportrait… Etait-ce vrai ? Non, tout n’était que songe.  La neige avait abusé de mon imagination. Je ne voulais pas que tout cela me revienne ! Je me levais brutalement pour me retrouver devant mon reflet, au milieu des fleurs en bourgeons, ma grosse chemise et mon écharpe de laine semblaient tout à fait déplacés. Le vent tiède faisait jouer sur mon nez des boucles noires indisciplinées. Mon regard monta de quelques centimètres et se figea sur mes yeux. Ils étaient d’un gris clair. Je ne me reconnus point. Affolé mon regard courrait maintenant vers mes oreilles dont les lobes étaient trop petits et les pavillons trop étroits. Mon visage était donc mon œuvre… et non celle de mes parents.

Je ne serai plus jamais le même ? Mes yeux ne seront ils plus jamais azur ? Mon ciel restera t’il gris à jamais ?

Finemouche

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