Le Petit Mallarmé

Le site officiel du journal du Collège Stéphane Mallarmé – Paris 75017

   Énervé, j’eus envie de révéler ma singularité aux curieux plus préoccupés de rassurer l’agresseur que de secourir la victime. Je n’étais pourtant pas si différent, même si on voyait mes intestins et mes autres organes dès que j’ouvrais ma chemise. Cela n’était dû qu’à mon expérience de transparence. J’avais pourtant fait le test, j’avais remis les animaux, disons mes cobayes, dans leur milieu naturel après l’expérience et ceux-ci avaient réussi à réintégrer leur espèce sans problèmes …  J’avais eu tord de penser à la même démarche pour les humains. Notre espèce est si bizarre, si différente, si irrationnelle. Brusquement, je refermai mon manteau et sortis du métro bouleversé.   Au début, je marchais dans les rues illuminées de mille feux, de néons multicolores qui faisaient ressortir les vitrines dans lesquelles étaient exposées toutes sortes d’objet inutiles. Je marchais vite tout en tenant le col de mon manteau, pour que les quelques passants dehors à cette heure tardive ne puissent pas voir mes joues, ou plutôt ne puissent pas ne pas les voir. J’étais transparent, comme le verre cassant et fragile, mais comme le vent ou l’air, j’étais libre ! Et pareil à la pluie, aux torrents, à la mer, pareil à l’eau, selon Saint-Exupéry, je n’étais pas nécessaire à la vie, j’étais la vie* ! J’étais là, important, représentant le nouveau, l’avenir, la science. Mais l’homme est stupide, il rejette les différences et craint l’avenir.

   Aussi mes pas me conduisirent dans la rue de la Religion. Il était presque une heure du matin et aucun lieu de culte n’était ouvert. Le gouvernement avait décrété la religion comme secondaire et avait regroupé toutes les églises, temples et  mosquées … dans une même grande rue qui se trouvait dans le nord de la cité. Cette rue était sombre, on n’y trouvait aucune boutique. Jusque-là, je m’étais senti un peu de toutes les religions, mais ce soir-là, toutes mes convictions religieuses ont disparu. Je n’étais  pas la création d’un quelconque dieu, qui lui-même aurait été la création de l’imagination de l’homme : j’étais ma création, mon chef d’œuvre, chacune de mes cellules transparentes m’appartenait, je m’étais créé à ma manière, selon mon idéal, ma propre utopie.

   Plus tard,  il s’est même mis à pleuvoir, je me sentais bien là, quasi transparent sous la pluie. La pluie faisait partie de moi, c’est elle qui m’éveillait le matin, qui me berçait le soir, plus importante pour moi que le soleil. J’aimais regarder la pluie dégouliner sur mes cheveux, les gouttes se suspendre à  mes cils , et mes joues toutes roses se mouiller. Jamais plus je ne verrais ce spectacle que m’offrait dame Nature. Désormais je n’étais plus le même, il faudrait que je m’y fasse. Et oui, « qui trop étreint mal embrasse » comme dit le proverbe : j’avais voulu me différencier et je m’étais écarté du monde qui m’avait accueilli. Il ne fallait pas que je sois triste. Maintenant, j’étais exceptionnel !

    Et petit à petit, ma marche toucha à sa fin. Plus que  quelques minutes et  je serais chez moi. Mais soudain la réalité me barra le chemin … Comment ma femme allait-elle prendre la nouvelle ? Allait-elle me rejeter ? Je brandis mon passe électronique devant le lecteur, un déclic, la porte s’ouvrit. Doucement je commençai à gravir les 164 étages qui me séparaient du jugement …

*  « Eau, tu n’as ni goût, ni arôme, ni couleur. Tu n’es pas utile à la vie, tu es la vie. »  Antoine de Saint-Exupéry

Suite d’un extrait du livre Transparence de Bernard Werber par Finemouche


No Comments :(

Your must be logged in to comment.