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28 04 2014

Une manière d’entrer dans l’économie….

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lu dans le Monde ces jours-ci… un entretien avec Saskia Sassen : profitez en c’est pas tous les jours qu’on a accès à une analyste intelligente et ensuite une mise au point très officielle d’un cabinet de consulting sur les couts de production… j’en rêve déjà !

« Le capitalisme est entré dans des logiques d’extraction et de destruction » LE MONDE CULTURE ET IDEES | 25.04.2014 à 11h20 • Mis à jour le 26.04.2014 à 17h19 | Propos recueillis par Olivier Guez

Aujourd’hui à Bilbao, la veille à New York, le lendemain au Royaume-Uni : entre deux avions, Saskia Sassen, professeure de sociologie à l’université Columbia, à New York, discourt, débat, provoque. Depuis vingt ans, elle scrute la mondialisation dans toutes ses dimensions – économiques, financières, politiques, sociales et environnementales. Cosmopolite, cette polyglotte née aux Pays-Bas en 1949 a grandi à Buenos Aires avant d’étudier en France, en Italie et aux Etats-Unis. Elle publie ces jours-ci aux Etats-Unis Expulsions (Harvard University Press).

Dans votre nouveau livre, vous avancez que la mondialisation est entrée dans une phase d’« expulsion ». Qu’entendez-vous par là ?

Saskia Sassen : Ces deux dernières décennies, un nombre croissant de gens, d’entreprises et de lieux physiques ont été comme « expulsés » de l’ordre économique et social. Des chômeurs sont rayés des listes de demandeurs d’emploi. Certains travailleurs pauvres ne bénéficient plus d’aucune protection sociale. Neuf millions de ménages américains ont perdu leur foyer après la crise des subprimes. Dans les grandes métropoles du monde entier, les classes moyennes sont peu à peu chassées des centres-villes, désormais hors de prix. La population carcérale américaine a augmenté de 600 % ces quarante dernières années. La fracturation hydraulique des sols pour extraire le gaz de schiste transforme des écosystèmes en désert – l’eau et le sol sont contaminés, comme si on expulsait de la biosphère des morceaux de vie. Des centaines de milliers de villageois ont été délogés depuis que des puissances étrangères, étatiques et privées, acquièrent des terres aux quatre coins du monde : depuis 2006, 220 millions d’hectares, principalement en Afrique, ont été achetés.

Tous ces phénomènes, sans liens manifestes, répondent-ils, selon vous, à une logique unique ?

En apparence, ils sont déconnectés les uns des autres et chacun s’explique séparément. Le sort d’un chômeur radié n’a bien évidemment rien à voir avec celui d’un lac pollué en Russie ou aux Etats-Unis. Il n’empêche qu’à mes yeux, ils s’inscrivent dans une nouvelle dynamique systémique, complexe et radicale, qui exige une grille de lecture inédite. J’ai le sentiment que ces dernières années, nous avons franchi une ligne invisible, comme si nous étions passés de l’autre côté de « quelque chose ». Dans bien des domaines – économie, finance, inégalités, environnement, désastres humanitaires –, les courbes s’accentuent et les « expulsions » s’accélèrent. Leurs victimes disparaissent comme des bateaux coulent en haute mer, sans laisser de trace, du moins en surface. Ils ne comptent plus.

Quelle est la différence entre un « exclu » et un « expulsé » ?

L’exclu était une victime, un malchanceux plus ou moins marginal, une anomalie en quelque sorte, tandis que l’expulsé est la conséquence directe du fonctionnement actuel du capitalisme. Il peut être une personne ou une catégorie sociale, comme l’exclu, mais aussi un espace, un écosystème, une région tout entière. L’expulsé est le produit des transformations actuelles du capitalisme, entré, à mes yeux, dans des logiques d’extraction et de destruction, son corollaire.

C’est-à-dire ?

Auparavant, pendant les « trente glorieuses » en Occident, mais aussi dans le monde communiste et le tiers-monde, malgré leurs échecs, la croissance des classes ouvrières et moyennes constituait la base du système. Une logique distributive et inclusive prédominait. Le système, avec tous ses défauts, fonctionnait de cette façon. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. C’est pourquoi la petite bourgeoisie et même une partie non négligeable des classes moyennes perdent pied. Leurs enfants sont les principales victimes : ils ont respecté les règles du système et fait consciencieusement tout ce qu’il exigeait d’eux – des études, des stages, pas mal de sacrifices – afin de poursuivre l’ascension sociale de leurs parents. Ils n’ont pas échoué et pourtant le système les a expulsés : il n’y a pas assez de place pour eux.

De qui parlez-vous ? Qui sont les « expulseurs » ?

Je ne parle pas de quelques individus ni même de multinationales obnubilées par leurs chiffres d’affaires et leur cotation en Bourse. Pour moi, il s’agit de « formations prédatrices » : un assemblage hétéroclite et géographiquement dispersé de dirigeants de grandes entreprises, de banquiers, de juristes, de comptables, de mathématiciens, de physiciens, d’élites globalisées secondées par des capacités systémiques surpuissantes – machines, réseaux technologiques… – qui agrègent et manipulent des savoirs et des données aussi composites que complexes, immensément complexes à vrai dire. Plus personne ne maîtrise l’ensemble du processus. La dérégulation de la finance, à partir des années 1980, a permis la mise sur pied de ces formations prédatrices et la clé, ce sont les produits dérivés, des fonctions de fonctions qui démultiplient les gains comme les pertes et permettent cette concentration extrême et inédite de richesses.

Quelles sont les conséquences du paradigme que vous décrivez ?

Amputées des expulsés – travailleurs, forêts, glaciers… –, les économies se contractent et la biosphère se dégrade, le réchauffement du climat et la fonte du permafrost s’accélèrent à une vitesse inattendue. La concentration de richesses encourage les processus d’expulsion de deux types : celle des moins bien lotis et celle des super-riches. Eux s’abstraient de la société où ils vivent physiquement. Ils évoluent dans un monde parallèle réservé à leur caste et n’assument plus leurs responsabilités civiques. En somme, l’algorithme du néolibéralisme ne fonctionne plus. Le monde que vous nous décrivez est très sombre, presque darwinien.

Vous ne forcez pas un peu le trait ?

Je ne crois pas. Je mets en lumière des phénomènes sous-jacents, encore extrêmes pour certains. Et la logique que je dénonce coexiste avec des formes de gouvernance plus policées et plus sophistiquées. Mon objectif est de tirer la sonnette d’alarme. Nous sommes à un moment de basculement. L’érosion des classes moyennes, acteur historique majeur des deux siècles précédents et vecteur de la démocratie, me préoccupe particulièrement. Sur le plan politique, c’est très dangereux, on le constate partout dès à présent.

Comment résister à ces formations prédatrices ?

C’est difficile : de par leur nature complexe, ces enchevêtrements d’individus, d’institutions, de réseaux et de machines sont difficilement identifiables et localisables. Cela dit, je trouve que le mouvement Occupy et ses dérivés « indignés », voire les printemps arabes ou les manifestations à Kiev, malgré des contextes sociopolitiques éminemment différents, sont des réponses intéressantes. Les expulsés se réapproprient l’espace public. En s’ancrant dans un « trou » – toujours une grande place, un lieu de passage – et en mettant sur pied une société locale temporaire hypermédiatisée, les expulsés, les invisibles de la mondialisation font territoire. Même s’ils n’ont ni revendications précises ni direction politique, ils retrouvent une présence dans les villes globales, ces métropoles où la mondialisation s’incarne et se déploie. A défaut de viser un lieu d’autorité identifié à leurs déboires – un palais royal, une assemblée nationale, le siège d’une multinationale, un centre de production… –, les expulsés occupent un espace indéterminé symboliquement fort dans la cité pour revendiquer leurs droits bafoués de citoyens.

Aboutissent-ils, selon vous, à quelque chose ?

Si vous les considérez comme des comètes, la messe est dite, en effet. Moi, j’ai tendance à les assimiler à un début de trajectoire, chaque « occupation » constituant une petite pierre. S’agit-il d’un embryon de chemin ? Je ne sais pas. Mais le mouvement des nationalités au XIXe siècle et le féminisme ont, eux aussi, commencé par petites touches, jusqu’à ce que les cellules disparates finissent par faire leur jonction et former un tout. Ces mouvements finiront peut-être par inciter les Etats à lancer des initiatives globales dans les domaines de l’environnement et de l’accès à l’eau et à la nourriture.

Quel événement pourrait déclencher la « jonction » ?

Une nouvelle crise financière. Elle surviendra, j’en suis certaine. Je passe au crible la finance depuis trente ans : les marchés sont trop instables, il y a trop de données à analyser, trop d’instruments, trop d’argent, l’Occident ne règne plus seul sur les marchés. Je ne sais pas quand cette crise interviendra ni quelle sera son ampleur mais je sens que quelque chose mijote. En fait, nous sentons tous que le système est très fragile.

Olivier Guez

La géographie des coûts de production chamboulée LE MONDE | 25.04.2014 à 12h04 | Par Anne Eveno

La Chine n’est plus l’unique atelier du monde. Dans une étude publiée vendredi 25 avril, le cabinet Boston Consulting Group (BCG) dessine une nouvelle géographie de la compétition industrielle mondiale à partir de l’étude comparée de la compétitivité des vingt-cinq plus gros pays exportateurs de biens manufacturés. Les critères retenus pour mesurer la compétitivité de ces économies étant le salaire moyen d’un salarié de l’industrie, la productivité par salarié, les taux de change et le coût de l’énergie (électricité et gaz naturel). L’évolution des indices de compétitivité ainsi obtenus montre qu’entre 2004 et 2014, les cartes ont été considérablement redistribuées. « Les schémas sur lesquels les entreprises raisonnent sont dépassés. Elles pensent encore qu’il revient plus cher de produire en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord qu’en Amérique latine et en Asie, en particulier en Chine. Or, la donne a changé. Il existe dans chacune des régions du monde des pays où l’on peut produire à bas coût », souligne Olivier Scalabre, directeur associé au BCG à Paris.

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AUGMENTATION DES COÛTS SALARIAUX Selon cette étude, il est actuellement moins cher de produire au Mexique qu’en Chine, et la Pologne, longtemps considérée comme l’un des pays les compétitifs d’Europe, voit son avantage grignoté par des pays comme l’Espagne ou le Royaume-Uni. L’une des tendances les plus fortes relevée par le BCG est l’érosion marquée de l’avantage compétitif de la Chine, en particulier par rapport aux Etats-Unis. Ce resserrement tient notamment à l’augmentation des coûts salariaux dans les usines chinoises et à la baisse concomitante de ces mêmes coûts dans le secteur manufacturier aux Etats-Unis. Selon Euler Hermes, ils ont reculé de 5 % depuis la récession de 2009. Résultats, la Chine, qui jouissait en 2006 d’un coût du travail inférieur de 17,10 dollars (12,40 euros) par rapport aux Etats-Unis devrait voir cet avantage réduit à 9,90 dollars en 2014, selon Euler Hermes. Si l’on ajoute à ces éléments la chute des coûts de l’énergie liée à la révolution des gaz de schiste outre-Atlantique, on a reconstitué les ingrédients de l’actuelle phase de réindustrialisation américaine.

RELOCALISATIONS Apple, General Electric, HP, tous ces grands noms de l’industrie américaine ont choisi ces derniers mois d’installer de nouvelles usines aux Etats-unis ou de rapatrier certaines productions localisées en Chine. Ce mouvement de relocalisation « pourrait s’accentuer dans les prochaines années », prédit le BCG qui s’appuie sur un sondage réalisé au premier trimestre 2013 auprès de 200 dirigeants d’entreprise basés aux Etats-Unis : 54 % d’entre eux prévoyaient de relocaliser des activités ou y réfléchissaient sérieusement. Et 21 % de ces dirigeants déclaraient même qu’ils étaient déjà en train de procéder à des relocalisations ou qu’ils allaient le faire dans les deux prochaines années. Ces relocalisations concernent particulièrement le sud des Etats-Unis, relève M. Scalabre quand ce n’est pas un déplacement de l’Asie vers le Mexique, désormais quatrième pays le plus compétitif du monde selon le BCG. Le Mexique a profité, lors de la décennie écoulée d’une dépréciation de sa monnaie, d’une amélioration de sa productivité et d’une baisse des coûts du gaz. Plus au sud, mais toujours sur le continent américain, le Brésil signe une véritable dégringolade. Valeur montante il y a une dizaine d’années, le pays a vu sa compétitivité décliner fortement en raison d’une appréciation du real brésilien (+20 % sur dix ans par rapport au dollar), d’une hausse des salaires qui ont plus que doublé sur la période et d’une baisse de sa productivité. Conséquence, le pays qui pointait dans le peloton de tête en 2004 figure désormais parmi les pays de production les plus chers du monde, quasi à égalité avec… la France. En 2004, cette dernière devançait l’Allemagne de deux points dans le classement de la compétitivité industrielle du BCG. Dix ans plus tard, la France se situe trois points derrière le voisin allemand et pointe à la 23e place sur 25 de ce classement.

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DÉSINDUSTRIALISATION Selon Olivier Scalabre, « la dégradation de la compétitivité industrielle de la France tient à deux raisons principales. D’une part, l’absence de modération salariale lors de la décennie écoulée : les salaires ont augmenté de 31 % depuis dix ans quand, sur la même période, ils progressaient de 19 % en Allemagne. D’autre part, la faible croissance de la productivité qui n’a progressé que de 5 % en 10 ans, contre 14 % en Allemagne, 20 % au Royaume-Uni et 23 % en Espagne ». Sévère, ce spécialiste estime que la France n’investit plus dans ses usines, accumule les retards dans leur automatisation et a raté la marche de la montée en gamme de l’industrie. Ce constat de la désindustrialisation n’est pas nouveau. Il a nourri les débats présidentiels de 2012. Le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et le pacte de responsabilité doivent permettre à terme de jouer sur le versant coût de la compétitivité. Pour soutenir le « hors-coût », l’exécutif s’appuie sur un foisonnement d’initiatives : pôles de compétitivité, les investissements d’avenir, les 34 plans industriels d’Arnaud Montebourg ou les sept ambitions pour l’innovation de la commission Lauvergeon… De vains efforts ? « En 2018, les coûts de production en Chine seront légèrement supérieurs au coût américain, le Brésil devrait devenir le pays où les coûts de production seront les plus élevés du monde et la France verra sa compétitivité continuer à se dégrader notamment vis-à-vis de l’Espagne et du Royaume-Uni », prédit Olivier Scalabre.

Anne Eveno Journaliste au Monde