Portraits de justice

25 02 2011

En décembre dernier, le Nouvel Obs relatait l’éviction d’un dessinateur de presse, François Peyrucq, par le président de la Cour, lors du procès d’un militant basque de l’E.T.A. Protestation vive des journalistes contre ce non-respect des droits de la presse dans les tribunaux. Le dessin est souvent la seule image disponible, quand il n’existe pas de photos d’un accusé ou d’un prévenu, pour illustrer un article ou un reportage de télévision. Une exposition sur le sujet, (terminée depuis le 14 septembre 2010) au Parlement de Bretagne, à Rennes, et le site de la  Bibliothèque du Centre Pompidou, inspiré de cette même expo, nous en apprennent davantage sur un métier peu connu.

PETITE HISTOIRE

A partir du 16e siècle, la gravure a permis de diffuser la représentation d’un procès en images. Après la révolution, le dessin met véritablement en scène, par le regard de l’artiste, les faits qui se déroulent au sein du prétoire : les croquis nombreux traduisent les différents sentiments qui animent les protagonistes. Des affaires, telles que celles de Dreyfus ou de Zola, sont ainsi propulsées dans l’opinion, mobilisée. C’est l’aspect documentaire qui est alors privilégié, mais le dessin d’audience revêt plus tard un côté satirique avec les caricatures qui dénoncent souvent l’institution judiciaire ou fustigent une justice répressive (Daumier).

METIER  : REPORTER

La prise de photographies, tolérées jusque-là, a été strictement interdite par une loi de 1954. Le dessin d’audience est ainsi le seul à témoigner du déroulement d’un procès : son cadre, son mobilier, les costumes, la gestuelle des avocats ou l’organisation même de la cour de justice. Souvent diplômé des Beaux-Arts, l’artiste est aussi journaliste. L’outil de publication peut justifier un parti pris caricatural (Charlie Hebdo, le canard enchaîné,…). Les dessinateurs actuels emploient d’ailleurs le mot « couvrir » pour énumérer les différents procès auxquels ils assistent. Leur collaboration avec des grands quotidiens ou des hebdos, en font des reporters spécialisés sur les grands moments de procédure : interrogatoire, réquisitoire, délibération.


Des noms comme Tignous, François Peyruck, Cabu, Riss ou Sylvie Guillot trouveront-ils le moyen de renouveler le genre ? Car depuis quelques années, les caméras et appareils photos sont rentrés dans l’enceinte du tribunal : la technologie numérique pourrait apporter un second souffle à cet art, produit dans l’urgence, qui s’attache à décortiquer les rouages judiciaires sans connaître la fin du « film »…




Ernest Pignon-Ernest : l’artiste qui fait parler les murs

17 08 2010

L’espace Encan de La Rochelle présente cet été, une rétrospective de l’oeuvre d’Ernest Pignon en 500 dessins, sérigraphies et photos, intitulée « Parcours éphémères » ; l’occasion de s’intéresser au travail d’un autodidacte, inspiré très jeune par le tableau « Guernica » de Picasso…

Découper la silhouette d’une image forte, d’un personnage sur un pochoir pour la dessiner ou la peindre sur un support naturel ou urbain (rocher, mur) : une façon d’interpeller les passants pour les tirer de l’indifférence, c’est ainsi qu’EPE est devenu le précurseur du street art. « Je fais remonter à la surface enfouie, les souvenirs oubliés, je réactive leur potentiel symbolique ».

Processus inédit, le travail de cet artiste est composé d’images peintes ou sérigraphiées sur du papier. Ensuite  apposées sur des murs ou dans des cabines téléphoniques, ces affiches se fondent dans le décor urbain. Leurs photographies, avant la dégradation ou la destruction, permettent, outre de garder une trace, de saisir l’interaction entre l’oeuvre et le passant . EPE précise « ce que je colle sur les murs, c’est une image et non un trompe-l’oeil ». Pour lui, la photographie trahit son travail car « elle impose un cadrage, alors que toute [ma] démarche est bâtie sur le refus du cadre ». Depuis 1974, il prend les photos de ses oeuvres lui-même. Malgré ces réserves, la photo est le moyen qui restitue le mieux sa démarche, mais « l’oeuvre c’est l’intervention de mes dessins dans la rue ».

Portrait en pied de Mahmoud Darwich, poète emblème de la Palestine

D’Alger à Nice, de Paris à Ramallah, les lieux servent de cadre à ses dessins engagés pour réveiller les consciences : à Nice,  sa ville natale, dont le maire avait décidé un jumelage avec la ville du Cap, alors sous le régime de l’Apartheid, des affiches d’une famille africaine derrière des barbelés ont été placardées sur le parcours du « cortège municipal ». D’autres affiches suivront sur les travailleurs clandestins, l’avortement, le mur de séparation entre Palestine et Israël avec le poète Mahmoud Darwich : « c’est la place exacte du poète dans la souffrance, de l’histoire et l’éblouissement du présent » (Olivier Py).

Rites de la vie et de la mort, ces oeuvres en noir et blanc, inspirées de la Renaissance (Le Caravage) au fusain ou à la pierre noire, traduisent la lumière et les ténèbres napolitaines, Naples ville contemporaine avec la drogue, le chômage, la Camorra, mais riche de mythologies millénaires.

L’artiste réalise aussi des portraits célèbres d’auteurs, poètes ou écrivains, de musiciens (Desnos, Nerval, Rimbaud,  Neruda, Beethoven…). esquisses, dessins inédits, gravures, photos nous emmènent dans l’univers baroque et insolite d’un passeur d’émotions aux talents multiples. A La Rochelle, jusqu’au 22 août.

A VOIR

Le livre catalogue « Ernest Pignon-Ernest, face aux murs », éd. Delpire, 240 p.,
Interview récente de Ernest Pignon-Ernest



L’art foot

4 06 2010

oneshotA la veille de cette coupe du monde tant attendue par des millions d’aficionados, on serait tenté de voir en ce jeu parfois guerrier, un condensé de culture populaire, de rituel collectif, d’émotion mais aussi d’enjeux financiers et politiques. Sous ces différentes facettes, le football réunit de quoi inspirer des peintres, des sculpteurs, des photographes et l’exposition ONE SHOT, à Charleroi, le prouve.

LE LANGAGE DU FOOT

La télévision se charge, tous les 4 ans, de mettre en scène la compétition internationale et ne retient, le plus souvent, que la performance physique, les  gestes techniques ou les buts marqués. Mais au-delà du regard concentré du spectateur, l’oeil exercé d’un écrivain, d’un cinéaste, de tout créateur y trouve un matériau d’ordre psychologique ou plastique. Dans Zidane, un portrait du XXIe siècle, deux réalisateurs ont braqué une vingtaine de caméras sur l’individu face à un entourage où les distances, les rythmes sonores et visuels dégagent une trame passionnelle, écrivent une tragédie selon contrepiedles états d’âme du héros. Le spectacle « Contrepied« , création de la Compagnie française Black, blanc, beur, propose un langage chorégraphique qui mêle les codes du football à ceux du hip-hop.

Cela prouve qu’en dehors du cadre médiatique, le football peut servir de révélateur et que le spectateur lambda peut « lire »  autre chose que le reportage anecdotique de la partie qui se joue. C’est ainsi que l’art s’intéresse aux formes, aux aspects sociaux et politiques du football. C’est ainsi que l’art s’intéresse aux formes, aux aspects sociaux et politiques du football.

ONE SHOT

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Photo extraite du film Kill the referee

Depuis son ouverture en mars 2010, l’exposition intrigue : la cinquantaine d’artistes récrée l’univers du football, à travers des oeuvres surprenantes et différents aspects témoignent de son implication dans la société : du comportement haineux des hooligans à l’exploitation du tiers-monde en passant par la surmédiatisation de ses idoles.

L’espace de création B.P.S. 22 consacre son hall principal aux sculptures, photos et dessins, tandis que la salle annexe propose vidéos et projections sur grand écran. Les artistes, originaires de Suisse, Afrique du Sud, Royaume-Uni, France, Japon, Mexique… illustrent l’évolution de ce sport sur une trentaine d’années. Entre le développement des clubs supporters et les liens entre football et politique, les souvenirs d’enfance liés à cette tradition populaire et le merchandising accru, la culture « anti-foot » des années 80 a fait place au culte du spectacle de masse dont ont été nourris les artistes exposés qui assument cet héritage populaire et le transforment en métaphore du monde contemporain.

FootcontrerasUn jeune artiste français, Cyprien Gaillard, explore la violence des supporters tandis que Kendell Geers pose des masques d’hommes politiques sur des  ballons. Les phases de jeux célébrées par les photos de Robert Davies se mêlent aux dessins de Laurent Dandois. Mais les femmes ne sont pas en reste : le foot a inspiré les napperons de Maria Zgragger imprimés de stades ou les cardigans de Julie Henry aux motifs footballistiques.


Bref, dans ce match art-sport, les entrées, multiples, sont empreintes d’émotion et d’humanité. Les gradins, autant que la pelouse, témoignent d’une ferveur presque « religieuse » et chaque artiste a su interpréter, à sa manière, un spectacle qui réunit toutes les couches de la population.

Expo ONE SHOT BPS22 – Charleroi