Arras, ville « martyre » et bombardée

Chronique n°2 : Arras ville « martyre » et bombardée

Une précédente notice a été consacrée à la couverture de la Grande guerre de 1914-1918 dans la presse illustrée et notamment dans un des magazines qui va tout au long du premier conflit mondial tenter de couvrir au plus près l’événement, Le Miroir. A ce titre, nous soulignions l’importance du média photographique et son utilisation débutante puis récurrente dans le journal.


Nous ne sommes pas encore au temps des photographes reporters. Il faudra attendre la guerre civile espagnole de 1936-1939. Pourtant à la lecture et en feuilletant Le Miroir on peut voir la genèse d’une pratique de la couverture photographique de la guerre, en un temps où la censure n’exerce pas encore le contrôle qu’elle exercera ultérieurement. Cela étant dit les registres de la photographie de guerre s’imposent déjà et la qualité propagandiste de la photographie s’affiche d’ores et déjà.


En témoigne ces quelques dix images sur Arras ville « martyre ».

Le Miroir du 14 février 1915

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Le Miroir, . 14 février 1915

photo a                                                                                                       photo b

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Les premières images sont publiées dans l’édition du 14 février 1915 et sur deux pages (photo a et b). Il s’agit avant tout de montrer la résistance française aux destructions opérées par l’ennemi : « Dédaigneuse des obus qui pleuvent sur elle, la ville d’Arras résiste victorieusement » titre la double page consacrée à la ville du Pas-de-Calais. Dans la légende de la première photographie (page 4, haut à gauche) on peut lire : « Depuis le mois d’octobre, l’héroïque ville d’Arras, sur laquelle les projectiles allemands se sont attachés, à compté chaque jour de nouvelles et cruelles meurtrissures ». Les photographies de destructions, faute de pouvoir techniquement et sans s’exposer à une mort certaine photographier les combats, constituent l’un des plus importants corpus. On réédite ici le même genre de reportage vu et lu durant la guerre de 1870 et les destructions d’édifices parisiens attribuées aux insurgés de la Commune de Paris en 1871. D’ailleurs on qualifie l’adversaire allemand de « barbare » comme on l’avait fait pour le communard. La barbarie de l’adversaire est soulignée encore plus facilement par le journal lorsque celui-ci s’attaque aux chefs d’œuvre de l’architecture français. A ce propos, la couverture photographique sur le bombardement de la cathédrale de Reims est emblématique. Pour Arras on réédite le même procédé et les journalistes utilisent les mêmes termes pour stigmatiser l’ennemi.

Le Miroir, 5 septembre 1915,

Dans son numéro du 5 septembre 1915, Le Miroir consacre 4 pages (a,b,c,d) aux destructions subies par la capitale artésienne. La première page titrée « La destruction d’Arras du 15 mai au 15 août » montre aux lecteurs 4 photographies du musée d’Arras et des « ravages volontaires causés dans la malheureuse ville par les obus allemands » (comme l’écrit la légende d’une des images). La double page suivante rend plus encore cette volonté de stigmatiser l’adversaire : « le martyre d’Arras : la flèche de la chapelle des Ursulines, l’archevêché, la maison espagnole ». C’est bien le patrimoine, la culture française que les Allemands visent et détruisent, d’après le journal. On nous montre aussi que la guerre ne se déroule pas seulement pas sur le front et dans la boue des tranchées, mais que l’arrière n’échappe pas au conflit et aux conséquences de l’affrontement. Dès lors, c’est toute la France qui est prise pour cible, blessée. Les termes employés « martyr », « ravage » et « destruction » contribuent d’une part à attiser la haine de l’ennemi et à légitimer la plus violente des réponses et d’autre part à insister sur l’enjeu de la guerre : la sauvegarde de la patrie. Le commentaire du journal publié sous la forme des légendes qui accompagnent chaque photographie ou série de photographies (afin d’accentuer l’aspect filmique de la prise de vue) prend toute son importance pour susciter plus d’émotion de la part du lecteur.

Le Miroir, 11 juillet 1915

Le 11 juillet 1915, Le Miroir publie une page sur « L’hospice du St-Sacrement bombardé à Arras », les photographies sont accompagnées de la légende suivante : « A Arras, l’ennemi n’a pas hésité à tirer sur l’ambulance du St-Sacrement, tuant des religieuses et des infirmières. ». Pas de photographies des victimes, mais l’information faite sur elle suffit à susciter la colère et la douleur, sans omettre le fait important qu’il s’agit de femmes.
Si les images de destructions d’édifices abondent il n’en est pas de même des pertes militaires et encore moins civiles. Une photographie d’un mort est diffusée dans le journal du 21 février 1915…mais il s’agit d’un Allemand sous le titre : « Un Allemand mort de froid près d’Arras ».

Le Miroir, 21 février 1915

La photographie n’est pas particulièrement impressionnante : le corps du soldat est entier, pas de sang. La légende alors dramatise afin de montrer que l’ennemi, lui aussi, souffre de la guerre : « la bise glaciale l’ayant saisi pendant la nuit, il se figea dans cette attitude effroyablement douloureuse, les traits révulsés, les mains crispés par la souffrance en un geste où il y a à la fois de la supplication et de la malédiction ». On notera l’emploi des termes « supplication » et « malédiction » afin de convaincre le lecteur de la force de la riposte française d’une part. L’envahisseur a pris le risque de pénétrer sur le « territoire sacré de la patrie », les armées françaises le menacent mais aussi la « terre de France » elle-même et le rude hiver qui ne peut l’épargner, d’autant plus que cet envahisseur est « maudit » nous dit-on. La terminologie est sans aucun doute religieuse. Dieu est du côté de la « France éternelle » se sont convaincus les nationalistes français.

Le Miroir, 29 août 1915

La mort des arrageoises et des arrageois civils est seulement abordée par allusion comme dans cette page consacré aux faubourgs d’Arras dans le numéro du 29 août 1915 et titrée : « Les faubourgs d’Arras ont beaucoup souffert ». Ici encore on constate des destructions dont le journal signifie l’importance : « la ville martyre d’Arras continue, comme Reims et Soissons, à subir stoïquement le bombardement systémique… ». Les toits des maisons écroulés, une rue déserte d’où l’on n’aperçoit pas même un chien errant, tout contribue à imaginer que l’on ait pu relever des corps sous les décombres. Le reportage photographique a été réalisé quelques temps après le bombardement, les charrettes de déblayage des gravats attestent que nous sommes dans un après bombardement. Après les églises, les hospices, la mort des infirmières et des religieuses, la destruction des maisons et quartier, les photographies et les reportages du journal finissent de convaincre le moindre lecteur du caractère total de la guerre, une guerre à outrance dans laquelle le sort de la France se joue.

Eric Lafon, Musée de l’histoire vivante (Montreuil)

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