Extrait des Champs d’honneur de Jean Rouaud.

Les Champs d’honneur.

Les Champs d’honneur de Jean Rouaud traite de la Grande Guerre d’une façon tout à fait singulière. Il s’agit d’une biographie de la famille de l’auteur. Celui-ci fait le récit de son histoire familiale et le portrait des membres de sa famille. La mort de son père, de sa grande-tante et de son grand-père maternel ravive le souvenir de la disparition de deux frères de la famille, Emile et Joseph ( les grands-oncles de l’auteur), victimes de la Grande Guerre en 1916. L’existence de ces deux frères sacrifiés et l’impact énorme de la Grande Guerre sur la famille de l’auteur ne nous sont dévoilés qu’à la fin du récit. Cela renforce toute son intensité.

L’extrait.

« La lettre de Commercy mit dix ans à arriver jusqu’à nous. Elle marqua pour Mathilde la fin de sa jeunesse, ce moment d’abdication où, si l’on s’autorise encore à rêver, c’est en s’interdisant désormais d’imaginer que la rêverie débouche un jour sur le réel. Dès la formule de condoléances, on comprend que rien de ce qu’on espère vraiment n’arrive jamais, qu’il n’y a pas de miracle, pas d’histoire de Polonaise aux grands yeux mettant le grappin sur un galant petit Français, pas d’amnésie provisoire, mais qu’Emile est bien mort. Simplement, son camarade signale l’avoir enterré de façon sommaire au pied d’un eucalyptus, où il saurait le retrouver si la famille se montrait désireuse de ramener le corps parmi les siens- ce qui avait été, semble-t-il, le désir du mourant et la raison de cet escamotage, pour éviter une inhumation collective ou la lente décomposition sur le champ de bataille. Mais il y a déjà plusieurs lignes que la vue de Mathide se brouille, et sur un clignement de paupières une ribambelle de larmes s’affale sur le papier. Ce n’est pas tant la confirmation de cette mort qu’elle a de toute façon apprise il y a douze ans maintenant, mais ce trait final qui clôt l’attente, cette porte qui se referme. »

Intérêt de l’extrait.

Plus que l’horreur des tranchées, Les Champs d’honneur dépeint le vide et la souffrance créés par la Grande Guerre. Les espoirs et la peine de Mathilde illustrent bien cet aspect de la guerre. En ce sens, cet extrait est à l’image de la totalité du récit Des Champs d’honneur .

De plus, certains éléments de cet extrait soulignent la deshumanisation des soldats et l’impuissance des familles. En effet, la mort d’Emile est présentée comme un fait anodin, une mort parmi tant d’autres, ce que nous pouvons voir à travers les expressions « simplement », « signale »,  » de façon sommaire », « pour éviter une inhumation collective et la lente décomposition sur le champ de bataille ». Les dix ans d’attente paraissent une durée incroyablement longue, les familles semblent impuissantes.

Enfin, comme le suggère l’utilisation du pronom impersonnel « on », les sentiments de Mathilde sont ceux que toutes les femmes de soldats ont pu ressentir en apprenant la mort de leur mari. Mathilde incarne donc toutes les veuves de la Grande Guerre, ce qui confère une portée universelle à cet extrait.

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