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Extraits A l’Ouest rien de nouveau de Erich Maria Remarque

dimanche 8 mars 2009

Solène (1ère L2)

J’ai choisi cet extrait puisque j’ai trouvé qu’il montrait à quel point la guerre a brisé des vies, a sacrifié des générations. Ce thème est connu. Cependant, il est rare qu’il soit traité comme ici d’un point de vue psychologique, existentiel. Ce passage montre  en effet à quel point ces jeunes soldats ont à la fois peu et trop vécu. La guerre touche tellement à tous les paroxysmes qu’ils n’auront, après elle, plus le goût de rien.

P.19-20:

Depuis que nous sommes ici, notre ancienne vie est tranchée, sans que nous ayons rien fait pour cela. Nous essayons plus d’une fois d’en chercher la raison et l’explication, mais nous n’y réussissons pas très bien. Précisément, pour nous qui avons vingt ans, tout est particulièrement trouble : pour Kropp, Müllier, Leer et moi, pour nous tous que Kantorek appelle la jeunesse de fer. Les soldats plus âgés sont, eux, solidement reliés au passé ; ils ont une base, ils ont des femmes, des enfants, des professions et des intérêts déjà assez forts pour que la guerre soit incapable de les détruire. Mais nous, avec nos vingt ans, nous n’avons que nos parents et quelques-uns d’entre nous, une bonne amie. Ce n’est pas grand-chose. A notre âge, l’autorité des parents est réduite au minimum et les femmes ne nous dominent pas encore. A part cela, il n’y avait, chez nous, guère autre chose : un peu de rêverie extravagante, quelques fantaisies, et l’école ; notre vie n’allait pas plus loin. Et de cela il n’est rien resté. Kantorek dirait que, précisément, nous nous trouvions au seuil de l’existence. Effectivement, il en est ainsi. Nous n’avions pas encore de racines. La guerre, comme un fleuve, nous a emportés dans son courant. Pour les autres qui sont plus âgés, elle n’est qu’une interruption. Ils peuvent penser à quelque chose en dehors d’elle. Mais, nous, nous avons été saisis par elle et nous ignorons comment cela finira. Ce que nous savons, c’est simplement, pour le moment, que nous sommes devenus des brutes d’une façon étrange et douloureuse, bien que souvent nous ne puissions même plus éprouver de la tristesse.

Ce passage porte sur la déshumanisation dont sont victimes les soldats. En effet, cet extrait se passe au moment de l’assaut et nous suivons les sentiments de haine et de plaisir aussi, presque animal, que ressent le narrateur. J’ai choisi cet extrait puisque j’ai trouvé qu’à travers lui nous pouvions nous faire une idée du ressenti des soldats et de ce qui pouvait les animer. Les soldats sont possédés d’une rage et d’une violence insensées qui peuvent les pousser à commettre des actes effroyables.

P.88-89:

Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n’est pas contre des humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu’une chose : c’est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques. C’est la première fois depuis trois jours que nous pouvons la voir en face : c’est la première fois depuis trois jours que nous pouvons nous défendre contre elle. La fureur qui nous anime est insensée ; nous ne sommes plus couchés, impuissants sur l’échafaud, mais nous pouvons détruire et tuer, pour nous sauver… pour nous sauver et nous venger.

Nous nous dissimulons derrière chaque coin, derrière chaque support de barbelés et, avant de nous retirer un peu plus loin, nous lançons dans les jambes de nos assaillants des paquets d’explosions. Le craquement sec des grenades se répercute puissamment dans nos bras et dans nos jambes ; repliés sur nous-mêmes comme des chats, nous courons, tout inondés par cette vague qui nous porte, qui nous rend cruels, qui fait de nous des bandits de grand chemin, des meurtriers et, si l’on veut, des démons, – cette vague qui multiplie notre force au milieu de l’angoisse, de la fureur et de la soif de vivre, qui cherche à nous sauver et qui même y parvient. Si ton père se présentait là avec ceux d’en face, tu n’hésiterais pas à lui balancer ta grenade en pleine poitrine.

Les tranchées de première ligne sont évacuées. Sont-ce encore des tranchées ? Elles sont criblées de projectiles, anéanties ; il n’y a plus que des débris de tranchée, des trous reliés entre eux par des boyaux, une multitude d’entonnoirs. Mais les pertes de ceux d’en face s’accumulent. Ils ne comptaient pas sur autant de résistance.


Extrait de L’adieu aux armes de Ernest Hemingway

dimanche 8 mars 2009

Natacha (1ère L2)

Alors qu’il se trouve en mission et que la plupart de ses camarades se font tuer ou prennent la fuite, Frédéric Henry se retrouve seul et se fait arrêter par la police militaire allemande qui l’accuse de desertion. Alors qu’on s’apprête à l’éxecuter, Frédéric plonge dans l’eau et prend la fuite afin de rejoindre Catherine, la femme qu’il aime. Il ne retournera plus jamais à la guerre.

J’ai choisi cet extrait car il nous montre la réalité des choses durant la guerre : la sanction est la même pour tout le monde, les coupables et les innocents. Les carabiniers par exemple, ne cherchent pas à savoir la vérité mais à infliger une justice qui n’est en fait que la raison d’Etat. Mais cet extrait marque également un tournant important de l’histoire, celui où Frédéric décide de refuser toutes les infâmies de la guerre, et se retrouve à la fin officiellement déserteur. C’est un moment clé de l’histoire, un moment dramatique et plein de supsense, où le personnage prend une décision qui influencera le reste de sa vie et donc le reste du roman.

« Nous étions presque sur l’autre rive. Au bout du pont il y avait des officiers et des carabiniers, debout de chaque côté, munis de lampes électriques. Je voyais leurs silhouette se détacher sur le ciel. En approchant je vis un des officiers montrer du doigt un homme dans la colonne. Un carabinier alla le chercher et le ramena par le bras. Il le fit mettre à l’écart. Nous arrivions presque en face d’eux. Les officiers dévisageaient chaque homme de la colonne. Parfois ils parlaient entre eux et s’avançaient pour projeter sur un visage la lumière de leur lampe. Ils firent sortirent quelqu’un juste au moment où nous passions. Je vis l’homme. C’était un lieutenant-colonel. J’aperçus les étoiles sur sa manche quand ils l’éclairèrent. Il avait les cheveux gris. Il était petit et gros. Le carabinier le poussa derrière la rangée d’officiers. Comme nous passions, j’en vis un ou deux qui me regardaient. Puis l’un d’eux me désigna du doigt et parla à un carabinier. Je vis celui ci s’avancer vers moi. Il se fraya un passage au milieu des fuyards, et je me sentis pris au collet.

-Qu’est ce que vous voulez? dis-je.

Je le frappai au visage. Je vis son visage sous le chapeau, ses moustaches retroussées, et le sang qui lui coulait sur la joue. Un autre se précipita vers nous.
-Qu’est ce que vous voulez? dis-je.

Il ne répondit pas. Il guettait le moment de me saisir. Je mis mon bras derrière mon dos pour détacher mon revolver.
-Vous ne savez donc pas que vous n’avez pas le droit de toucher à un officier?
L’autre carabinier me saisit par derrière et faillit me désarticuler le bras en me le tordant en l’air. Je tournai avec lui, et l’autre m’attrapa le cou. Je lui donnai des coups de pied dans les tibias et, de mon genou, je le frappai dans l’aine.

-Tuez le s’il résiste dit quelqu’un.

-Qu’est ce que tout cela signifie?

J’essayais de crier, mais ma voix n’était pas bien sonore. Je me trouvais sur le bord de la route.

-Tuez le s’il résiste, dit un officier. Mettez le là, derrière.

-Qui êtes vous?

-Police des armées, dit un autre officier.

-Pourquoi ne pas me prier de venir, au lieu de me faire arrêter par un de ses « avions »?

Ils ne répondirent pas. Ils n’avaient pas à me répondre. Ils faisaient partie de la police des armées.

-Conduisez-le derrière avec les autres, dit le premier officier.
Ils me conduisirent derrière la rangée des officiers, vers un groupe qui attendait dans un champ, près du fleuve.

(…)

Ils exécutaient tous les officiers supérieurs qui avaient été séparés de leurs troupes. Ils s’occupaient aussi, sommairement, des agitateurs allemands en uniforme italien. Ils portaient des casques d’acier. Nous n’étions que deux à porter des casques d’acier. Quelques carabiniers en portaient aussi. Les autres carabiniers portaient le grand chapeau. Nous les appelions « avions ». Nous attendions sous la pluie et, les uns et les autres, nous étions interrogés et fusillés. Jusqu’alors ils avaient exécuté tous ceux qu’ils avaient interrogés. Les juges avaient ce beau détachement, cette dévotion à la stricte justice des hommes qui dispensent la mort sans y être eux-mêmes exposés. Ils étaient en train de questionner un colonel d’infanterie de ligne. Trois autres officiers venaient de grossir notre groupe. Où était son régiment ? Je regardai les carabiniers. Ils examinaient les nouveaux venus. Les autres regardaient le colonel. Je me courbai, bousculai deux hommes et, tête baissée, je m’élançai vers le fleuve. »


Extrait du Feu d’Henri Barbusse

jeudi 5 février 2009

Par Paula, 1ère L2 (lycée Van Dongen)

“j’suis pas sale comme ca, dans l’civil, disait Blaire. – ben, mon pauv’ vieux, ça doit salement te changer ! dit Barque. – Heureusement, renchérit Tirrette, parce qu’alors, en fait de gosses, tu f’rais des petits nègres à ta femme ! Blaire se fâcha. – Qu’est-c’ que tu m’embètes, toi ? Et pis après ? c’est la guerre. Et toi, face d’aricot, tu crois p’t’etre que ça n’te change pas la trompette et les manières, la guerre ? Ben, r’garde-toi, bec de singe, peau d’fesse ! Faut-il qu’un homme soye bête pour sortir des choses comme v’la toi “

– “Halte !” Une fusillades intensive, furieuse, inouie, battait les parapets de la tranchée ou on nous fit arreter en ce moments la. -” Fritz en met ! I’craint une attaque; i’s’affole ! c’qu’il en met !” C’etait une grele dense qui fondait sur nous, hachait terriblement l’espace, raclait et effleurait toute la plaine. Je regardai a un créneau. J(eus une rapide et étrange vision : Il y avait, en avant de nous, à une dizaine de mètres au plus, des formes allongées, inertes, les unes à coté des autres (Un rang de soldats fauchés) et arrivant en nuée, de toutes parts, les projectiles criblaient cet alignements de morts ! Les balles qui écorchaient la terre par raies droites en soulevant de minces nuages linéaires, trouaient, labouraient les corps rigidement collés au sol, cassaient les membres raides, s’enfoncaient dans des faces balfardes et vidées, crevaient, avec des éclaboussements, des yeux liquéfiés et on voyait sous la rafales se remuer un peu et se déranger par endroits la file des morts.”