La guerre à Lagny

Département

de

Seine-et-Marne VILLE DE LAGNY

– – – –

Arrondissement

de

Meaux

Lagny, 4 septembre 1914

Ma chère amie,

Que d’événements depuis votre départ surtout dans la journée d’hier jeudi.

On a fait sauter deux ponts, spectacle bien lamentable.

Les boutiques des environs du pont sont à moitié démolies et l’explosion a fait malheureusement une victime, le fils Pradeau restaurateur âgé de 18 ans. Il a été frappé au milieu d’un groupe au bord de l’eau malgré la Défense presqu’en face les bains froids Seyler.

Les bateaux lavoirs aux 3 :4 coulés. Notre beau pont de pierre une ruine, il n’en reste que la pile centrale.

Ici je suis seul et ai assumé hier pendant les 7 ou 8 heures d’affolement qui ont suivi les redoutables fonctions de maire.

Celui-ci est parti me donnant sa délégation ; le commissaire de police parti, les gendarmes partis, percepteur, receveur municipal, tous les fonctionnaires en fuite !

Demain nous tacherons d’organiser avec quelques hommes qui restent une commission provisoire pour tacher de nous tirer d’affaire.

Heureusement que les boulangers font du pain, mais plus de bouchers, plus de charcutiers, seule l’épicerie Lefebvre qui a beaucoup souffert de l’explosion reste entrouverte sous la garde de 2 ou 3 malheureux commis que les soldats dévalisent.

J’ai taché d’y mettre bon ordre et de les encourager et les consoler.

Et les s cènes déchirantes de toutes les femmes pauvres se croyant abandonnées et me suppliant de rester parmi elles.

J’ai donné des bons de pain à toutes, un peu d’argent à celles qui partaient à pied (don du dr Naudier) que je distribue au petit bonheur par pièces de 2, 3 et 5 francs. Beaucoup sont parties dans la nuit errante avec leurs enfants sur les bras. C’était bien pénible.

Huer j’étais harassé, malgré tout je n’ai pas pu dormir dans ce grand silence du parc.

Nous sommes absolument isolés, ni trains, ni journaux, ni gaz, rien !

Aujourd’hui nous sommes un peu remis. On se fait à tout et celles qui sont restées sont moins malheureuses que celles qui courent les chemins.

J’ai vu passer les gens de Montévrain ce matin. Le vide absolu là-bas. Chessy 1 homme reste seul chez Chartier.

Nous ne pensons plus du tout aux Allemands, c’est seulement le désert de la ville qui est impressionnant.

Malgré tout je ne désespère pas et ne regrette pas d’être resté pour consoler et aider ceux qui sont ici.

J’ai obtenu beaucoup de marques de sympathie et de reconnaissance dont je suis très touché.

J’ai dîné hier à la mairie dans la salle de Puget qui est parti et est occupé actuellement par un ouvrier de l’Optique et sa femme qui le remplacent provisoirement et qui font la popote au petit bonheur aux deux agents qui me restent, Pintrel et Petit.

J’espère que vous n’êtes pas trop à plaindre, je t’envoie ta malle par le livreur de Travet qui est venu me demander un laissez-passer… (Interruption une fille mère vient me demander des secours. Je lui donne 5 francs et continue ma lettre).

Je lui confie cette lettre.

Plus de chevaux ici. Je crois que nous allons dénicher une auto que je vais réquisitionner illico, avec toute l’essence disponible que nous allons cacher pour empêcher l’embargo des Anglais.

Pour les lits et le restant, tu jugeras et t’entendras avec Travet.

Cela va peut-être se détendre ! Nous pourrons sans doute souffler ?

Je vous embrasse tous. Phanor est à mes pieds et ne quitte pas mon ombre.

V.Simonnet

Source : musée municipal de Lagny