Mort de Cicéron.

Tite-Live, Histoire romaine, CXX. (traduction sous la direction de M. Nisard)

A l’approche des triumvirs, Cicéron était sorti de Rome, persuadé, et avec raison, qu’il n’avait pas plus de grâce à attendre d’Antoine que Brutus et Cassius d’Octave. Il se réfugia d’abord à sa campagne de Tusculum ; de là, par des chemins de traverse, il gagna celle de Formies, dans l’intention de d’embarquer à Caïète; il fit voile pendant quelque temps vers la haute mer, mais ramené en arrière par les vents contraires, et ne pouvant plus supporter le roulis du vaisseau et l’agitation des vagues, le dégoût s’empara de lui. Également las de fuir et de vivre, il revint vers sa première maison de campagne, éloignée de la mer d’un peu plus de mille pas.

» Je mourrai, dit-il, dans cette patrie que j’ai sauvée tant de fois. Il est certain que ses esclaves étaient déterminés à combattre avec courage et constance. Mais il fit arrêter sa litière, et leur ordonna de se soumettre tranquillement aux volontés du sort, quelque iniques qu’elles fussent. Alors il se pencha hors de la litière, et présenta sa tête immobile aux meurtriers, qui la coupèrent. Et cela ne suffit point à la stupide férocité des soldats; ils lui coupèrent encore les mains, coupables, disaient-ils, d’avoir écrit contre Antoine. Sa tête, portée au triumvir, fut par son ordre exposée entre ses deux mains, à cette tribune aux harangues où, comme consul, où, souvent comme personnage consulaire, où, cette année même, dans ses harangues contre Antoine, il avait commandé l’admiration par une puissance de parole que jamais voix humaine n’a égalée. Les yeux baignés de larmes osaient à peine se lever sur ces restes sanglants.

 Cicéron vécut soixante-trois ans, et sa mort, si elle n’eût pas été violente, aurait pu ne pas paraître prématurée. Génie heureux et par ses travaux et par leur récompense, la fortune lui fut longtemps favorable; et dans le cours de sa longue prospérité, il fut quelquefois frappé cruellement; mais de tous ces coups, l’exil, la ruine de son parti, la mort de sa fille, cette triste et cruelle fin, le dernier, la mort, fut le seul qu’il supporta avec une mille dignité. Et cette mort même, à la bien examiner, peut paraître moins révoltante si l’on songe qu’il ne pouvait souffrir de son ennemi vainqueur de traitement plus cruel que celui que lui-même lui réservait dans la même fortune. Que si cependant l’on met an balance ses vertus et ses vices, on trouvera en lui un génie supérieur, une due ardente, un homme dont le souvenir doit durer, et qui n’aurait pu être loué dignement que par la bouche de Cicéron lui-même. »

 

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