Le pauvre poète
10 02 2009Carl Spitzweg a imaginé le lieu de vie du Pauvre poète. Nolwenn a inventé son existence.
Vous pouvez lire le texte puis découvrir le tableau après l’avoir imaginé ou, au contraire, observer le tableau (en cliquant sur son titre) et voir ce qu’il devient dans la nouvelle.
TERRIBLES FEUILLES
Quelques jours auparavant, je me trouvais à l’instant même dans la librairie Le Verbe être, celle de M. Vollard. N’ayant plus de papier pour écrire, je m’étais rendu dans son magasin pour m’en procurer. Il devina la raison de ma visite : je suis son plus fidèle client depuis de nombreuses années. Sa boutique se trouve dans le quartier latin à Paris, dans la rue voisine de mon petit appartement. Elle est immense, de nombreux livres ornent la totalité des murs faisant penser à une bibliothèque. Pour atteindre certains d’entre eux, il est nécessaire d’utiliser une échelle de deux mètres environ. Je vis M. Vollard revenir de la réserve avec une certaine déception. Il ne tenait pas la grosse pile de feuilles habituelles. Peut-être n’en avait-il plus ? Comme je venais de le comprendre, ils étaient en rupture de stock et ne recevraient qu’en fin de semaine ma commande, c’est-à-dire dans cinq jours environ. Pour ne pas me décevoir, il me proposa d’autres feuilles de meilleure qualité mais, elles étaient plus chères. Voyant ma déception, il m’offrit une petite remise. Je sortis donc de cette librairie avec un bloc de feuilles de qualité supérieure.
Il était midi, les cloches de Notre-dame de Paris sonnaient. Passant devant la boucherie du quartier latin à l’angle de la rue Thouin et la rue Descartes, je songeai à mon repas simplet. Je me rappelai qu’il y avait toujours des restes de la veille, je n’avais donc pas besoin de passer dans l’épicerie qui bordait la rue des écoles et le quartier ce qui m’arrangeait bien car je n’étais pas très argenté. Enfin arrivé au bas de mon immeuble, dans la même rue que celle de l’épicerie, je me dépêchai de gravir les cinq étages qui me séparaient du rez-de-chaussée à mon domicile, situé au dernier étage. C’était interminablement long. J’étais tout de même heureux d’arriver dans ce petit logement mansardé dont la seule luminosité provenait d’une petite fenêtre située au Nord, qui donnait dans une cour déserte de la rue voisine au quartier latin : la rue Descartes. Je m’empressai d’ouvrir avec grande difficulté ma porte dont la serrure était en mauvais état. L’absence de garde-manger me fit sentir l’odeur de nourriture et me rappela qu’il était temps que je mange. J’allumai le poêle pour réchauffer mon très modeste repas. J’avais de la chance de pouvoir me chauffer avec ce poêle imposant adossé au mur. En attendant, je m’installai sur mon petit matelas posé au sol et préparai une petite table avec le peu de livres posés à mes cotés. Il y en avait une dizaine, tous aussi anciens les uns que les autres. Ils appartenaient à mon père. A ses heures perdues, il avait la même passion que moi : l’écriture. Le repas était enfin prêt. Je mangeai très rapidement afin de me mettre au travail, en début d’après-midi. Quelques minutes plus tard, je fus immédiatement inspiré. J’utilisai les feuilles fraîchement achetées. Mon premier poème de la journée s’écrivit aisément, avec une facilité à couper le souffle, j’en étais surpris. Je la déposai donc sur la pile de poèmes écrits pour mon futur recueil. J’eus la sensation de tenir deux feuilles. Je vis avec stupeur que ce n’était pas une deuxième feuille que je tenais dans la main mais… un billet de 50 francs! Un billet où un portrait de Racine figurait. Je ne comprenais pas, j’observai avec attention le bloc et ne vis rien d’étonnant. Je poursuivis l’écriture de mes œuvres. Une heure plus tard, mon poème était enfin terminé et avec la même hébétude, je découvris un autre billet. Je constatai que je possédais à présent deux billets. Pendant toute l’après-midi, j’écrivis de nombreux poèmes et je commençai à devenir riche : chaque poésie écrite me rapportait un billet de 50 francs. J’eus alors une idée : il fallait absolument me procurer d’autres feuilles identiques. C’était la seule solution pour m’enrichir ! J’enfilai en vitesse ma veste étendue sur le fil à linge, où séchait aussi une petite serviette de bain. J’attrapai mon chapeau melon noir, grisâtre depuis quelques années et sortis par la petite porte d’entrée. Je marchai durant une vingtaine de minutes sans voir le temps s’écouler. Je rentrai avec une petite hésitation dans la librairie de M. Vollard. Il se demanda cette fois-ci la raison de ma visite, cela se lisait sur son visage ridé. Lorsque je lui expliquai que je souhaitais passer une importante commande de feuilles de bonne qualité, il me dévisagea. Je ne lui expliquai rien, et préférai lui reverser la somme directement. Ma livraison arriverait sans doute après-demain m’annonça-t-il.
Enfin de retour dans mon stupide logis, je savourai pour la première fois depuis de nombreuses années un succulent repas. J’étais passé chez le traiteur du quartier pour fêter cette richesse tombée du ciel. Le soir même, je m’endormais sans regretter un seul moment de cette journée. Heureux, j’attendais la prochaine avec impatience.
Je me levai très tôt ce matin-là et ne pris aucun déjeuner ne pouvant avaler quoi que ce soit. Je décidai de me plonger dans l’écriture le plus vite possible. Trois ou quatre heures plus tard, une vingtaine de poèmes, tous sans aucun intérêt par rapport à mon talent venaient d’être composés. J’étais tout de même motivé par l’argent que je gagnais. En début d’après-midi, je dépensai l’ensemble de ma fortune. Tous les commerçants me dévisageaient ; certains osèrent même me demander d’où provenait cette richesse si soudaine. Je restai évasif, préférant ne pas dévoiler mon secret. Je m’achetai de nouveaux vêtements et tout le nécessaire pour vivre convenablement.
Le lendemain, je vécus la même journée, à l’exception d’une seule chose. J’écrivis encore plus de poèmes. Cela m’envahissait la tête, la pensée, l’esprit ; je commençais à être possédé…
Pendant trois ou quatre jours, ma vie se passa convenablement. Plus les jours passaient, plus le tas de billets grandissait. Je ne pensais plus qu’à ma richesse ! Ma tête ne pensait plus qu’à écrire, écrire, écrire…mon esprit venait d’être possédé par un démon. Je ne savais comment m’en libérer. Soudain, une idée me vint à l’esprit : je devais me séparer de tous les biens acquis avec cet argent gagné de façon malsaine ! Je ne voulais tout de même pas quitter le peu de confort obtenu grâce à ces poésies. Malgré cette voix malfaisante en moi, qui me disait de ne pas changer cette nouvelle vie, je me munis, sur un coup de tête, de toutes les feuilles, de tous les billets, de tous autres objets achetés récemment. J’ouvris la porte du poêle verdâtre et jetai à contre cœur l’ensemble. Une petite flamme verte, rouge, jaune, bleue puis enfin noire en provint. Un léger remord me prit alors.
Depuis, je me demande toujours si j’ai fait le bon choix par rapport à la destruction de ces billets. Je vis toujours dans mon miséreux appartement, avec ce poêle qui m’évoque constamment ces souvenirs heureux puis si désastreux.

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