Lecture (2)

20 02 2010

Ecoutez cette émission appelée Parking de nuit. C’est très drôle notamment « la minute pour temps de cerveau disponible » ou encore les interventions du gardien du parking mais, surtout, vous aurez droit à la lecture de nombreux textes qui pourront vous donner envie de découvrir de nouveaux auteurs et vous donneront des idées pour lire vos textes à voix haute lors de l’épreuve orale du bac.

La lectrice est Sophie Loubière dont certains d’entre vous connaissent quelques textes, notamment « Vernissage » que vous avez pu découvrir en seconde. Je vous donne à nouveau cette nouvelle très… ‘spéciale ».

Lucienne fêtait ses 79 ans. Pour l’occasion, sa fille Rosine lui apporta un baba au rhum servi dans une barquette en plastique ainsi qu’un flacon d’eau de Cologne Mont-Saint-Michel. Le plateau-repas prenait des allures de fête.
– Tiens, mémé. J’ai ajouté du rhum sur la génoise. Joyeux anniversaire.
La vieille femme souleva sa tête de l’oreiller et avala le morceau de baba qui tremblait dans la cuiller. Rosine était nerveuse. Lucienne lui demanda ce qui la tracassait.
– Ils ont encore du retard dans le versement de ta pension, répondit-elle.
Puis Rosine coupa de nouveau dans la génoise molle avec la tranche de la cuiller. Les cinq mille francs de mémé se faisaient attendre. La famille Parisot devait acheter un nouveau congélateur, et à quatre jours de Noël, il fallait bien penser au ravitaillement.
– Allez, mémé, dit Rosine en quittant la chambre, à demain.
Lucienne remonta le drap sous son menton et fixa le plafond avec bonheur. Bientôt, on la descendrait dans la salle à manger, sous le sapin, il y aurait des escargots en chocolat et sa petite-fille Christine viendrait l’embrasser.
Le 8 janvier, Rosine remarqua le mauvais état des marches de l’escalier qui menait à la chambre de mémé. Après lui avoir apporté sa soupe et sa compote, elle décida de passer l’escalier au trichloréthylène, ce qu’elle fit avec minutie. Elle profita de l’occasion pour traiter les plinthes et les boiseries du premier étage percées de trous minuscules. Le pavillon Parisot exhalait fort le décapant. Monsieur Parisot prit lui-même l’initiative d’ouvrir les fenêtres du salon en plein mois de février.
Avec l’arrivée du printemps, alors que l’odeur se faisait moins présente, Rosine envisagea de parfaire son travail en appliquant une épaisse couche de vernis. On laissa donc les fenêtres ouvertes et mémé dut se contenter de purées déshydratées en flocons – sa fille Rosine n’ayant guère le temps de cuisiner. Lorsque vint l’été, toutes les boiseries du pavillon avaient été décapées, traitées, vernies, cave et grenier compris. Le cœur léger, Rosine apportait à sa vieille mère des petites salades de fruits du jardin avec un ou deux boudoirs gentiment disposés sur le plateau-repas.
Christine appréciait beaucoup sa grand-mère Lucienne. Chaque Noël, elle aimait ouvrir le cadeau de mémé et le déposer sur ses cuisses maigres. Deux fois par an, Christine lui rendait visite avec plaisir, même si la vieille femme radotait au fond de son lit. Cette année, Christine avait une bonne nouvelle à lui annoncer : elle venait de passer brillamment son diplôme d’infirmière.
Lorsque Christine pénétra dans le pavillon, elle le trouva vide. Son père était à son travail et sa mère jardinait dans le potager. En montant l’escalier qui mène à la chambre de mémé, la jeune femme remarqua les jolies boiseries vernies. Puis, après avoir frappé doucement à la porte, elle entra dans la pièce. Il y régnait une agréable odeur de cire que Christine n’eut pas le loisir de remarquer. Elle posa simplement une main sur sa bouche pour ne pas vomir, mais elle vomit tout de même.

– Elle m’aura pourri la vie !… Jusqu’au bout !
Genoux serrés sur un petit tabouret, Rosine gratte le haut de son épaule gauche, ignorant l’homme qui se tient assis à un mètre d’elle, derrière un bureau en fer gris. L’inspecteur Pernod se mouche, puis il tend une feuille à Rosine qu’elle signe sans regarder.
– Vous ne lisez pas ? lui demande-t-il.
Puis il fait disparaître un mouchoir dans la poche de son pantalon et dit à haute voix :
– « Moi, Rosine Angèle Parisot, née le 22 mai 1942 à Bordeaux, femme au foyer, mère de trois enfants, demeurant au 14, rue des Alouettes à Bassens, déclare avoir dissimulé le décès de ma mère Lucienne Marie Madeleine Ferroud laquelle est morte le 3 janvier de cette année. Seul témoin de sa mort, j’ai résolu de conserver le secret pour continuer de toucher sa pension. Ainsi, j’ai porté chaque jour à ma mère un repas que je mangeais dans sa chambre à côté de son cadavre. »
L’inspecteur Pernod s’arrête un instant avant de poursuivre un ton plus bas :
– « … Le corps ayant commencé à se décomposer, j’ai décidé de masquer l’odeur en utilisant un produit décapant. »
Rosine Parisot ne bouge pas, les mains posées sur ses cuisses. L’inspecteur Pernod a ressorti son mouchoir. Il éponge son front, ouvre le tiroir du bureau et saisit un gros annuaire pour y chercher le numéro de téléphone des urgences psychiatriques.
Rosine fut internée. On mit en terre ce qui restait de sa mère Lucienne. Quant à Christine, la petite-fille, elle n’a toujours pas effacé l’image qui, sans cesse, revient.

« VERNISSAGE » de Sophie Loubière, Petits polars à l’usage des grands, librio (2000)

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