Environnement
Un blog sur la géo-environnement

Développement durable: le faux- ami de la décroissance. (3)

dscf2434.jpg
La décroissance, pour changer de credo…Source: Morguefile/[email protected]

Bonjour,

Troisième éclairage sur le développement durable, ou plutôt un contre -éclairage, avec le mouvement de la « décroissance ». Le développement durable , qui articule « social » et « écologie », ne remet pas en cause le diktat du développement, contenu dans sa formulation. Or, ce développement, porté par la dynamique « production- consommation – accumulation », impose un projet en contradiction avec le respect de la planète. La « décroissance », vise à briser l’idéologie de la croissance, pour forger une humanité plus sereine, en harmonie avec son environnement.

« Défaire le développement, refaire le monde ».

Le nom de Nicholas Georgescu -Roegen (1906 -1994), économiste roumain, professeur émerite à l’Université de Vanderbilt (Tenessee), reste associé au concept de « décroissance ». Il en est l’un des principaux théoriciens. Cet universitaire a démontré qu’une croissance nulle ne suffirait pas à juguler l’épuisement de la planète. Pour cela, il faudrait amorcer une « décroissance économique ». François Partant, Jacques Ellul, ou Ivan Illitch ont également travaillé sur cette idée. C’est lors du colloque organisé par l’association « Ligne d’horizon – Les amis de François Partant », organisé à l’UNESCO en 2002, que le concept de « décroissance » s’impose dans les débats. Ce colloque, « Défaire le développement, refaire le monde », mobilise 700 personnes pendant trois jours. Il s’agit de rompre avec le productivisme, et d’explorer d’autres possibles pour préserver la planète. La crise écologique relance l’idée de décroissance, inspirée par le rapport du Club de Rome (1972) et son « Zero croissance ». Mais la décroissance, qui prône une croissance négative, va plus loin.

« Développement durable: un oxymore »

Pendant ce temps, Serge Latouche – économiste français engagé contre l’idéologie de la croissance – interroge le concept de développement durable: »La définition du rapport Brundtland ne prend en compte que la durabilité, et non pas le développement. Mais en réalité, il s’agit essentiellement de préserver le développement; or si l’on prend en compte l’idée de durabilité, on suit un principe jonasien classique à présent. Mais la signification de cette notion de développement est fondamentalement contraire au principe de la durabilité! »(1)
Pour Serge Latouche, le développement durable est un oxymore – deux mots désignant des réalités contradictoires, associés par la syntaxe-. Le développement durable, défini à Rio, est un simple « bricolage conceptuel », qui change les mots sans renier le fond. « Il est suspect, car il satisfait tout le monde »(1) En plus, Rio ne livre pas le « mode d’emploi » du développement durable. Chacun y va de sa formule, préférant tantôt le « social » à « l’environnement », ou « l’économie » au « social », un bricolage qui rate son but.

Briser le dogme de la croissance.

Le développement durable reste donc accroché à l’idéologie du « développement ». Le volet social et la composante écologique, contenues dans sa définition, tendent vers un « mieux développer », sans remettre en cause la dynamique « production – consommation- accumulation », associée à la croissance. Il s’agit donc de briser le dogme de la croissance: « Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes… »(3) Il s’agit de « décoloniser » l’imaginaire collectif, pour inventer une humanité plus sereine, en accord avec son environnement.

PourLatouche, cette alternative au développement n’est pas un retour en arrière, mais une autre façon d’envisager la relation au monde, et les rapports humains. Il ne s’agit pas non plus de renoncer au bien être, mais d’adapter la consommation aux besoins. Il s’agit surtout de repenser la société humaine « conviviale, acceptable, une société satisfaisante et non pas une société du toujours plus ». (3) Dans une autre intervention, il ajoute : » Il faut redonner du sens à la vie locale. Si on veut que les gens ne partent pas aux Seychelles, il faut qu’ils pensent que la vie a un sens chez eux. Il est très important de redonner du sens à l’endroit où l’on vit, de relocaliser l’économie, la politique, la culture. »(4)

8 « r » pour composer une alternative au développement.

Serge Latouche résume cette alternative au développement par 8 « R ».
Réévaluer: changer les valeurs de nos sociétés, décoloniser notre imaginaire. Reconceptualiser: sortir du capitalisme, redonner la priorité du social, de l’humain sur l’économie. Restructurer: restructurer la société sur d’autres valeurs que le seul profit, sur une autre approche du temps de vie. Redistribuer: les droits de tirage sur la biosphère, retrouver l’empreinte écologique normale (…), retrouver le pot de yaourt de notre enfance avec les fraises du jardin… Relocaliser: remettre les produits à leur véritable coût incluant l’écologie, (…), redécouvrirles vertus des produits locaux, relocaliser l’emploi, lutter contre le chômage (…), sortir d’un monde géographique virtuel, Réduire notre empreinte écologique: changer sa manière de consommer, adapter les habitations, réduire le temps de travail, travailler moins pour travailler tous… Restaurer l’activité paysanne: sortir de la culture intensive, promouvoir la qualité des produits. Recycler: rendre effectif le recyclage sur toute la France, revaloriser les produits non jetables, favoriser la réparation qui crée des petits métiers de proximité…(3)

Concrètement…

Si la croissance est un dogme, une idéologie dont il faut s’émanciper, voire une religion dont il faut se détourner- Latouche parle aussi « d’a – croissance », par référence à l’athéisme qui nie l’existence de Dieu -, comment s’y prendre. Comment passer de l’utopie au projet politique? Lors d’un entretien entre Serge Latouche et Hubert Vedrine (4), le politique avance: « Pour adapter les sociétés à ces défis, soit on a recours à des procédures autoritaires ( notamment en matière d’énergie), soit on cherche l’adhésion des gens. » Latouche invite à une « conversion » à cette nouvelle religion, mélange d’idéal et de nécessité.

Je vous invite à lire les articles (ci dessous) pour aller plus loin avec la « décroissance », ou « l’ a – croissance », fondement d’une société épanouie, et respectueuse de l’environnement. L’entretien avec Hubert Vedrine pose notamment la question de la conversion de la société à ce nouvel ordre, moral. Et là, sur le papier, les réponses apportées esquissent un monde qui n’est pas complètement inaccessible. Si la décroissance reste une utopie, c’est qu’une élite, intéressée à son contraire, le veut bien.

M.J.

(1) « L’imposture du développement durable », Serge Latouche, Séminaire interdisciplinaire, 30 mai 2003.(Format PDF – Entrer les mots -clé.)

(2) Serge Latouche, « Pour une société de décroissance », Le Monde Diplomatique, novembre 2003

(3)« La décroissance, une Utopie? La croissance, un concept pervers? », Serge Latouche, Conférence -Débat, les Amis du Monde Diplomatique, 30 mai 2006.

(4) Entretien Hubert Vedrine – Serge Latouche,Propos recueillis par Hervé Kempf, Le Monde, 26 mai 2005, « Développement durable ».


Publié par marlene le 13 mars 2007 dans Comprendre,Développement durable
Vous pouvez laisser une réponse, ou un trackback depuis votre site.

2 réactions à “Développement durable: le faux- ami de la décroissance. (3)”

  1. […] Quelques articles pour présenter la notion par Marlène Jaulin, auteur du blog Environnement – Présentation du concept : entre environnement et social. – Historique du développement durable : l’itinéraire d’un concept. – L’envers du concept, avec la notion de “décroissance“. Retrouvez aussi tous les articles sur son blog de “géographie environnementale” : ce blog vise à décrire certaines agressions environnementales, à examiner leurs causes, et leurs conséquences (modifications climatiques, désertification, déforestation, crise de l’eau, dysfonctionnement des écosystèmes, réduction de la bio – diversité, pollutions, urbanisation excessive, etc.). Ces modifications du paysage terrestre y sont localisées, et déclinées par des exemples. […]

  2. Gwen
    4 mai 2007

    La théorie de la décroissance en question : qui se cache derrière les écolos radicaux ?

    Alerte Environnement vous propose un nouveau dossier d’actualité. Nous avons décrypté pour vous la théorie de la décroissance. De José Bové à Nicolas Hulot, de nombreux supposés défenseurs de l’environnement s’appuient sur cette théorie aussi surprenante que dangereuse. Découvrez sur notre site les origines de la décroissance, ses théoriciens, sa doctrine et ses conséquences. Qui se cache derrière l’écologie radicale ? Vous le saurez en lisant le nouveau dossier sur http://www.alerte-environnement.org

    Bonjour,

    A mon sens, il existe de vrais théoriciens de la « décroissance » (Latouche, Partant, Ellul, Illitch..), et d’autres intellectuels qui travaillent à adapter cette idée, à la rendre « moins radicale », moins utopique. Mais de là à les confondre avec la nébuleuse qui surfe sur la vague « écolo – décroissance », fonds de commerce porteur en ce moment, surtout en période d’élections. Je ne suis pas sûre que Bové ou Hulot soient des penseurs de la « décroissance ». …Que la « décroissance » soit une idée adaptable à nos sociétés… Que la réalité socio – économique libérale de nos sociétés, érigée en civilisation, l’intègre…. La crise climatique devrait cependant inviter à un nouveau type de « croissance », repenser les sources d’énergie, la façon d’habiter, de travailler, de se déplacer, de consommer… Mais la « décroissance », même envisagée dans une version orthodoxe, me semble à peine plus utopique que le « développement durable », autre utopie. Une différence cependant, les forces atachées à défendre le « développement durable » sont plus puissantes, et plus médiatiques. Ceci dit, je fonce lire votre dossier.

Laisser une réponse

Vous devez être identifié pour écrire un commentaire.