Environnement
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L’Australie noire: un continent à la dérive.

Bonjour,

La semaine dernière, j’ai regardé un reportage édifiant sur les aborigènes d’Australie. Je savais, mais je n’avais jamais vraiment vu. Juste entrevu. Des aborigènes désemparés dans les rues de Sydney, un campement bricolé en marge d’une ville d’Australie Occidentale, je ne me souviens plus laquelle, où ces familles aborigènes qui prenaient le bus depuis Adelaïde pour rentrer chez eux, à Alice Springs, au cœur du pays. Et pendant que le bus s’arrêtait près d’un campement improvisé à proximité d’une station service, laissant s’échapper quelques uns de ses passagers aborigènes, des Australiens blancs, protégés par le pare-brise, prenaient des photos de ces étranges concitoyens, et de leurs petits arrangements avec l’architecture. Un peu plus tard, et plus au nord, perchée sur Uluru, ce grand monolithe rouge qui surplombe l’immensité désertique, un site ancré dans la mémoire aborigène, prétexte à de nombreuses légendes, l’impression est quasi mystique. La magie du désert, le jeu du soleil avec les rouges et les verts dominants, l’intensité du ciel. Puis, vient le sentiment d’être un intrus dans cette géographie aborigène, un étranger dans cette cosmogonie difficile à pénétrer. Impression vérifiée plus tard dans le centre culturel, situé à proximité du relief. Les Aborigènes interdisent l’ascension d’Uluru, mais comme tous les touristes, je n’ai vu que les chaînes pour y grimper.

Une population décimée par les premiers colons.

Les aborigènes, venus de l’Asie Insulindienne, habitent le continent australien depuis environ 40.000 ans. Ils chassent, pratiquent la cueillette, et développent une relation intime avec un territoire hostile. Leurs migrations suivent celle de leurs chasses. Quand les Blancs débarquent en Australie à la fin du XVIII° siècle, une population de forçats déportés par les Anglais, quelques femmes suivent, les aborigènes sont environ 300.000. Cette population, décimée par les Blancs qui s’installent, ne cesse de diminuer. En 1966, ils ne sont plus que 45.000. Ce génocide des premiers colons est décrit dans l’excellent bouquin de Matthew Kneale, « Les passagers anglais », qui évoque le massacre des Aborigènes en Tasmanie, vers la moitié du XIX° siècle. Les aborigènes, victimes d’une Australie décidée « blanche » et de ses déclinaisons racistes, ne deviennent citoyens australiens qu’en 1967.

Un pardon qui se fait attendre.

Pour mieux servir le mythe de cette « Australie blanche », des enfants aborigènes sont enlevés à leurs familles pour être confiés à des familles australiennes, ou à des institutions. Le scandale de cette pratique assimilatrice, menée jusqu’au début des années 1970, éclate en 1990. Entre 1885 et 1967, 70.000 à 100.000 Aborigènes auraient été arrachés à leur famille, à leur culture, et à leur langue, travail obligatoire et mauvais traitements en prime. Un choc pour le pays. En 1991, le gouvernement australien amorce un processus de réconciliation nationale. L’année suivante, la Haute Cour Australienne reconnaît aux Aborigènes des droits sur les terres qu’ils occupent. Les manuels scolaires commencent à s’enrichir d’une histoire aborigène, volontairement oubliée. Les premiers habitants, jusque là figés dans l’imagerie nationale, corps peints et lances pointées, commencent à exister. Mais, le « pardon » de l’Australie à ses enfants aborigènes attendra encore quelques années. John Howard, l’ex-Premier ministre libéral, a toujours refusé des excuses officielles. Le mois dernier, Kevin Rudd, son successeur travailliste, a enfin demandé pardon, au nom de l’Australie, pour les injustices et les mauvais traitements subis par les Aborigènes pendant deux siècles. « Pour nous, c’est comme la chute du Mur de Berlin. C’est le moment le plus lourd de sens pour notre communauté dont j’ai été témoin au cours de ma vie », a commenté Darry Towney, un Aborigène. Une phrase qui a fait le tour des rédactions.

Les dessous de la réconciliation.

Ce processus de réconciliation dissimule mal une ségrégation, spatiale et sociale, assez sordide. Les Aborigènes, aujourd’hui estimés autour des 400 000, soit un peu plus de 2% de la population australienne, présentent tous les symptômes d’une population marginalisée, et abandonnée à son sort. Exemples. L’espérance de vie d’un Aborigène est de vingt ans inférieure à celle d’un Blanc, la mortalité infantile est quatre fois supérieure. Le taux de chômage est multiplié par trois, et le revenu moyen divisé par deux. Sans oublier le taux d’incarcération et les suicide, cinq fois supérieur pour les Aborigènes. En 1997, le rapport «Bringing them home », qui conclut l’enquête nationale sur les « générations volées », met des mots sur les conditions de vie des Aborigènes, abus sexuels, châtiments corporels, éducation défaillante, emplois forcés, et sous payés. Une histoire lourde de conséquences, pertes d’identité, suicides, troubles mentaux, et abus d’alcool. Cette misère humaine, qui conjugue alcoolisme, pauvreté, et désoeuvrement, est au cœur de ce reportage, signé Emmanuel Ostian et Gilles Jacquier, pour Envoyé Spécial. La caméra montre comment les représentants du gouvernement fédéral gèrent les dérives aborigènes. On y trouve des relents de cette «Australie blanche », pourtant officiellement abandonnée dans les années 70. On y voit une humanité à deux doigts de l’extinction, déracinée d’un environnement dont elle connaissait les secrets, privée de son organisation, coupée d’un univers intellectuel complexe et imaginatif, et de ses langues. Les rescapés dessinent leurs rêves à l’acrylique…

En lien, le reportage diffusé sur France 2, la semaine dernière. En deux épisodes.

Deux remarques. Attention aux clichés, même involontaires, d’un reportage localisé, et ciblé. Tous les Aborigènes ne sombrent pas dans l’alcool, ce que montrent aussi les images. Et, si les Blancs ne sont pas tous très sympas dans ce film, d’autres se sont mobilisés pour la cause aborigène. En 1988, quand l’Australie célèbre son Bicentenaire, 40 000 personnes descendent dans les rues de Sydney pour dénoncer les « 200 ans de larmes pour les Abos « . En mai 2000, toujours à Sydney, peu avant les JO, plus de 250.000 personnes manifestent pendant deux jours pour défendre « l’harmonie raciale en Australie », et pour dénoncer l’attitude de John Howard qui refuse les excuses officielles au peuple aborigène. Pardon finalement formulé par Kevin Rudd…

M.J


Publié par marlene le 19 mars 2008 dans Australie aborigène.
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