Environnement
Un blog sur la géo-environnement

Cette eau qui voyage….

Bonjour,

Dans un chapitre intitulé « La logique du sushi » (1), Erik Orsenna, encore lui, introduit la notion « d’eau virtuelle ». Cette source, difficile à localiser car toujours en mouvement, difficile à quantifier car trop éclatée, a pourtant une réalité. C’est « l’eau contenue dans les marchandises », définition de J.A Allan, concepteur de cet outil imaginé dans les années 90. « L’eau virtuelle » convertit les récoltes et les biens industriels en quantités d’eau consommées pour les produire. Exemples. Pour produire un kilo de bœuf, il faut 16.000 litres d’eau, un kilo de poulet équivaut à 3.500 litres, un kilo de riz vaut 2.500 litres, 1.500 litres pour un kilo de sucre de canne, 1000 litres pour un kilo de farine, et 850 pour un kilo de maïs. (2) Cette conversion, qui prend son eau dans les lacs, les rivières, les nappes de surface et phréatiques, sans oublier la pluie, est particulièrement sévère pour la viande, les produits laitiers, le sucre, et le coton, qui puise l’équivalent de 120 litres d’eau par jour et par personne au niveau mondial. (3) Attention à nos ti-shirts, et à notre régime alimentaire. Un consommateur de viande absorbe aussi, indirectement, environ 4000 litres d’eau par jour. Quand 1.500 litres suffisent à produire un régime végétarien.(4) « L’eau virtuelle », un concept qui paraît simple. Ce qui complique un peu l’idée, c’est que les marchandises voyagent. La ressource suit.

Des pays importateurs qui économisent leur ressource.

Au cours des 40 dernières années, le commerce d’eau virtuelle, porté par les échanges agricoles, a régulièrement augmenté. Environ 16% de la ressource d’eau douce utilisée dans le monde sert à produire des marchandises, cultures vivrières en tête, qui ne seront pas consommées sur place. Et dans ce marché international, il y a les pays exportateurs, et les pays importateurs. En tête des importateurs, Asie centrale et du Sud, Europe occidentale, Afrique du Nord, et Moyen-Orient. Les principaux exportateurs, le continent américain, le Sud-Est asiatique, et l’Océanie. (4) Ce classement ne reflète pas forcément les niveaux de développement de chaque pays. Pour faire simple, côté exportateurs, des politiques agricoles généreuses en subventions, USA ou Europe de l’ouest, favorisent des marchandises bon marché. Côté importateurs, il s’agit souvent de satisfaire une forte demande en produits agricoles, conséquence d’une grosse population à nourrir, ou d’une dépendance en importations alimentaires. Les pays exportateurs puisent donc dans leurs propres ressources en eau douce pour satisfaire ce commerce. Pour les Etats-Unis, principal exportateur d’eau virtuelle sur le marché international, ce prélèvement correspond au tiers des ressources du pays.(4) Pour les pays importateurs, cette eau reste virtuelle, puisque pompée ailleurs. La Jordanie, qui limite ses exportations gourmandes en eau, importe jusqu’à 90% de ses besoins domestiques. (4) Ce qui est sous-entendu, mais ce que ne dit pas toujours ce commerce international de l’eau virtuelle, c’est que les réserves d’eau douce sont inégalement réparties à l’échelle mondiale. Question de géographie, et question de climat.

Une géographie des pressions sur la ressource.

Ce concept d’eau virtuelle ouvre quelques perspectives économiques et environnementales. Les pays qui manquent d’eau ont tout intérêt à importer des produits agricoles à bas prix, cultivés ailleurs. Pourquoi produire du riz quand l’eau, rare et chère, en augmente le prix, si cet aliment, disponible ailleurs, est bien meilleur marché ? Ces pays, soumis à régime sec, peuvent employer leur ressource pour satisfaire d’autres besoins. Les spécialistes s’interrogent encore sur le rôle de ce marché parallèle de l’eau pour les pays en développement, ou à la ressource limitée. Contribue-t-il à stimuler une agriculture locale, moins d’importations et moins de dépendance au marché alimentaire mondial ? Ou freine-t-il le développement agricole de certains pays, pour lesquels il est devenu si facile de se servir ailleurs. Sur le plan environnemental, ce concept donne accès à « l’empreinte eau » de chaque pays, l’équivalent de « l’empreinte écologique ». Il suffit d’additionner le volume d’eau destiné aux besoins internes d’une population, usages domestiques et produits de consommation, d’y ajouter le volume d’eau virtuelle importé avec des marchandises venues d’ailleurs, et d’y soustraire le volume nécessaire pour produire les denrées qui partent au-delà des frontières. Un calcul pas si simple. Reste un outil qui permet d’apprécier l’impact environnemental de certaines techniques de production, et de certaines habitudes de consommation. Il permet encore d’esquisser une géographie des pressions sur la ressource. Cette « eau contenue dans les marchandises », qui soulage la ressource des pays importateurs, peut entraîner la dégradation des hydro-systèmes des pays exportateurs.

Un outil complexe, deux évidences.

Ce concept, qui rend plus lisible la géographie mondiale de l’eau – consommation réelle, pressions sur la ressource, architecture des flux mondiaux, dépendance à l’offre alimentaire, mise en lumière des zones sensibles – peut orienter une politique internationale, et nationale. Israël choisit de ne pas exporter sa ressource, via des produits très assoiffés. La Chine, et sa démographie, travaillent à une autosuffisance alimentaire. (4) C’est un outil complexe qui livre au moins deux évidences, l’intime relation entre l’eau et l’agriculture, et l’importance de la ressource locale, qui débarrassée de l’adjectif «  virtuel », voyage mal.

M.J

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L’idée, c’est de continuer à fouiller ce concept. D’abord, un rapport des Nations Unies, « Faits et Chiffres, L’eau virtuelle : 2003, Année Internationale de l’Eau Douce » – qui m’a permis de récolter des données ( 4) , et qui cite ses sources. Ce document date un peu, 2003. Ensuite, un article de l’inventeur du concept, « Les dangers de l’eau virtuelle » de J.A. Allan, Professeur à l’Ecole des études orientales et africaines, à l’Université de Londres, publié dans le Courrier de l’UNESCO, 1999. Cet article, exploite l’aspect géopolitique de la question, avec des données chiffrées par pays. Même remarque, elles datent un peu. Données plus récentes dans le « Rapport Planète Vivante 2008 » du WWF (3), assorties de graphiques (pp 18 – 21). Et beaucoup plus sympa, « la logique du sushi » (1), « L’avenir de l’eau », Erik Orsenna, Fayard, 2008, pp 393-395

(2) « L’eau pour tous / Eau virtuelle ». Exposition Cité des Sciences et de l’Industrie – Eau virtuelle Graphique / Inforessources.


Publié par marlene le 25 novembre 2008 dans Actualité,eau
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