Environnement
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Turquie: Hasankeyf, une cité ancienne promise aux eaux.

Bonjour,

Hasankeyf, petite cité assise depuis plus de 12000 ans sur les rives du Tigre, dans le Sud-Est de la Turquie, influencée par une vingtaine de cultures qui y ont laissé une empreinte architecturale précieuse, est aujourd’hui menacée par les eaux. Les Autorités locales, les archéologues, les architectes, les environnementalistes, ou l’association « Initiative to Keep Hasankeyf Alive », pourtant très active, ne pourront sans doute pas grand-chose pour empêcher la mise en eau du barrage d’Ilisu, projeté au début des années 2000. Cet ouvrage colossal, qui promet d’être la seconde plus grande retenue d’eau de Turquie, et la quatrième centrale hydro-électrique du pays, va engloutir cet héritage. Le projet, qui devrait déplacer entre 50.000 et 60.000 personnes, majoritairement Kurdes, noiera aussi une partie de la mémoire historique du Kurdistan turc. (1) (2)

Depuis une quarantaine d’années, la Turquie construit des barrages. En 1976, le GAP  (Guneydogu Anadolu Projesi), ou Projet d’Anatolie du Sud-Est, annonce la construction de 22 barrages et de 19 centrales hydro-électriques sur le système fluvial du Tigre et de l’Euphrate. Le GAP sert une course à l’électricité, 30 milliards de kilowattheures prévus à l’issue du projet, et un développement agricole, 1,7 milliards de terres irriguées pour tendre vers l’autosuffisance alimentaire. Il s’agit aussi d’intégrer une Turquie orientale, moins avancée que le reste du territoire. Le barrage d’Ilisu, prétexte officiel à un développement régional, des emplois et une agriculture stimulée, permettra encore d’approvisionner en électricité les centres industriels de l’Ouest du pays. Le GAP  a déjà englouti quelques centaines de villages, déplacé environ 200.000 personnes. Il a encore confisqué Zeugma, autre bijou antique de l’Euphrate, situé au sud du pays. Même si mosaïques, peintures, et objets précieux, sauvés de ce déluge artificiel, ont été déposés au musée archéologique de Gazianteip. (3) (4)

Point de rencontre des influences du Proche-Orient et de l’Anatolie, voie de passage pour Alexandre Le Grand, la Civilisation grecque, le commerce de la soie, et route pour les épices, Hasankeyf est un carrefour historique. Son nom signifie « rocher fortifié », en araméen et en arabe. Le site est troué d’habitations troglodytes, refuge vraisemblable des premiers habitants. Au III° siècle, il délimite les marges Est de l’Empire romain, voisines de la Perse. Les Romains y construisent une forteresse, ils y font passer leurs récoltes et leurs troupeaux. Au V° siècle, la cité passe sous influence byzantine. Puis, vers le milieu du VII° siècle, conquise par les arabes, elle s’ouvre à l’Islam. Avant d’être administrée par les Turcs, les Kurdes, puis les Mongols qui s’installent dans la région dans la seconde moitié du XIII° siècle. Etape importante de la route de la soie au début du Moyen Âge, et sans doute traversée par Marco-Polo, Hasankeyf est intégrée à l’Empire Ottoman au début du XVI° siècle. Elle est aujourd’hui une petite ville turque d’environ 5000 habitants, qui vit au rythme d’un tourisme de proximité. Quelques ruines de l’ancien pont traversé par la route de la soie, quelques mosquées, une citadelle, et deux mausolées rappellent ce mélange d’influences. Dommage, le site a raté de peu son classement au Patrimoine mondial de l’UNESCO. (1) (5)

L’importance archéologique de Hasankeyf, loin d’être révélée par des fouilles trop lentes, sera engloutie par un barrage, très controversé par le voisinage, l’Europe, ou les défenseurs de l’environnement. Le contrôle du débit du Tigre par la Turquie, qui arrose aussi les vallées agricoles de la Syrie et de l’Irak, attise les tensions entre les trois pays. En 2010, le Danemark, la Suisse, l’Autriche, et l’Allemagne, et plusieurs banques occidentales, ont bloqué leurs promesses de financement et de crédits. Des raisons géopolitiques, et environnementales, contribuent à expliquer ce retournement. Des hydrologues pointent que la retenue d’Ilisu, ouvrage à grande échelle, affectera la qualité de l’eau, et celle des écosystèmes environnants. Les Européens voulaient aussi sauver ce patrimoine culturel. Mais la Turquie, fidèle à sa vision du développement, construira cet autre grand barrage. Les habitants de Hasankeyf sont d’ailleurs invités à évacuer la ville dans les mois qui viennent. (2) (6)

M.J

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(1) « Endangered Site: The City of Hasankeyf, Turkey”, Diane M. Bolz, Smithsonian magazine, March 2009,  http://www.smithsonianmag.com/travel/Endangered-Cultural-Treasures-The-City-of-Hasankeyf-Turkey.html

(2)« Dam Project in Turkey Breeds Controversy », IPS, 06-13-2011,  http://peakwater.org/?p=5942

(3 ) «  Wikipedia: Projet d’Anatolie du Sud Est / http://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_d%27Anatolie_du_Sud-Est#.C3.89nergie

(4) »Barrages Turcs », Jean Christophe Victor, Virginie Raisson, Franck Tétart, Le Dessous des Cartes, Atlas Géopolitique, Le dessous des Cartes, Tallandier /Arte Editions, 2006, p 226-229.

(5) « Aspects culturels du projet relatif au barrage d’Ilisu, Turquie – Rapport d’information1 », Commission de la culture, de la science et de l’éducation – Rapporteur général pour le patrimoine culturel : Mme Vlasta Stepová, République tchèque, du Groupe socialiste. Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Doc. 930118 décembre 2001 http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/Doc01/FDOC9301.htm

(6)«Un barrage peut en cacher un autre -Troisième épisode : La région de Batman et le barrage d’Illisu »par Faidos ? 10-01- 2010 ? Contexte géopolitique de la construction des barrages turcs du GAP, Bouleversement du tissu social de vallées kurdes / reportage MP3 http://faidosonore.net/spip.php?article25


Publié par marlene le 17 juin 2011 dans Barrages,eau,énergie,Histoire.
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