Environnement
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Humberstone et Santa Laura, cités rouillées du salpêtre chilien.

Bonjour,

Humberstone et Santa Clara, deux cités habillées de bois grisés et de tôles rouillées, autrefois animées par l’industrie du salpêtre, habitent l’immense solitude de la Pampa Tamarugal, dans désert de l’Atacama, tout au Nord du Chili. Pablo Neruda, le poète chilien, élu sénateur de ces terres ingrates en 1945, plante le décor dans son livre autobiographique: « Entrer sur ces espaces plats, affronter ces sables sans fin, c’est se poser sur la lune. Cette espèce de planète vide recèle la richesse principale de mon pays, mais il faut extraire de la terre aride et des monts de pierre l’engrais blanc et le minerai rouge. Peu d’endroits au monde abritent une vie aussi pénible et aussi dépourvue d’attraits. » (1) Ce sont pourtant ces paysages lunaires, veinés de cuivre et dotés de nitrates , qui font la fortune du Chili. De la fin du XIX° à la première moitié du XX° siècle, le nitrate de soude, alias le salpêtre connu depuis le Moyen Âge, est l’engrais le  plus utilisé dans le monde. Humberstone et Santa Clara, distantes d’à peine deux kilomètres et séparées par une route, sont les fantômes de ce salpêtre qui a développé l’agriculture,  mélangé les gens, et fait couler pas mal de sang.

Explosifs et agriculture.

L’histoire du nitrate chilien, acheminé à dos de mule à Lima à la fin du XVIII° siècle pour fabriquer de l’explosif, démarre vers 1930, quand l’agriculture européenne découvre les propriétés de ce fertilisant naturel. Au Etats-Unis, en Argentine, ou en Russie, la demande explose. Au Brésil, on l’utilise pour faire pousser le café. A Cuba, en République dominicaine, il améliore la culture de la canne à sucre. Vers le milieu du XIX° siècle, un nouveau procédé ouvre la voie à une exploitation industrielle. Les milliers de kilomètres de rail ferroviaire qui quadrillent le nord du territoire chilien au cours des décennies suivantes en facilitent l’exportation. Le Chili est alors le principal producteur mondial de nitrate. En 1890, il contribue pour moitié à la richesse du pays. A la veille de la Première Guerre mondiale, le salpêtre représente 80% des exportations du Chili. (2) Le conflit, qui contrarie les échanges mondiaux, désorganise la filière. L’Allemagne, gros consommateur de ce sel naturel aux mains des Anglais, pour ses explosifs et pour son agriculture, a déjà commencé à produire du nitrate à base d’ammoniaque.

Nitrate d’origine chimique.

En 1862, Le site de Humberstone est investi par la Société péruvienne du Nitrate. L’exploitation s’appelle alors La Palma. De l’autre côté de la route, la construction de Santa Laura, conduite par la société Barra et Risco, s’achève dix ans plus tard. En 1889, La Palma devient l’une des plus grandes cités du salpêtre de la région de Tapaca. On y recense  environ 3000 habitants.(2) La petite ville dispose d’un théâtre, fréquenté par les stars du moment, d’un hôtel, et même d’une piscine. Santa Laura, entreprise plus modeste, compte 420 familles dans les années 20. (2) Mais la crise économique des années 30 contrarie l’industrie du nitrate chilien. La Palma ferme en 1932. Puis ouvre à nouveau. En 1933, la filière du nitrate, reprise par la COSATAN ( Compania Salitrera de Tarapaca y Antofagasta) est réorganisée, et modernisée. La cité s’appelle désormais Humberstone, le nom de son  fondateur anglais. L’exploitation prospère à nouveau, on y construit de nouveaux bâtiments, environ 3700 personnes y habitent en 1940. Les efforts pour rendre la filière compétitive n’ont pas suffi. En 1950, le nitrate chilien ne représente plus que 3% des échanges mondiaux. (2)En 1960, les fertilisants d’origine chimique condamnent le négoce chilien. Et les cités qui s’en sont nourries.

«…quinze grèves, huit ans de pétitions et sept morts… »

Humberstone et Santa Laura racontent aussi l’histoire de ces ouvriers, Chiliens, Péruviens, Boliviens, qui se sont mélangés pour créer une culture « pampina ». Cette petite communauté, isolée et écrasée par le soleil du désert, s’est organisée, a inventé une langue, et a mêlé ses traditions. Pable Néruda y décrit une humanité qui a pris l’aspect du désert  « Ce sont des hommes au visage brûlé; toute leur expression de solitude et d’abandon est déposée dans l’intensité sombre de leurs yeux. » (1) Il évoque encore « cette main qui porte la carte de la pampa dans ses cals et dans ses rides. » (1) Cette colonie, soumise à la discipline et au diktat de ses dirigeants, a surtout inventé la contestation au Chili. Pablo Neruda raconte les conditions de travail et les grèves. Il parle de ces planches posées dans les mines de salpêtre pour éviter que les ouvriers pataugent dans « une boue où l’eau se mêlait à l’huile et aux acides. » Une protection qui a « coûté quinze grèves, huit ans de pétitions et sept morts ». (1) Sept meneurs assassinés dans le désert par une police au service de la compagnie minière. « Mais avant, c’était pire.» En 1907, 6000 travailleurs sont exécutés par l’armée à Iquique, petite ville minière où se sont rassemblés les exploités du salpêtre. Cette grande grève de la province de Tarapaca, date de l’histoire nationale,  permettra au monde ouvrier chilien de se structurer pour conquérir des droits.

Rouille et pillards.

De vieilles machines figées, des rangées de bâtiments de bois offerts aux vents, des toits de tôle malmenés par le sel des brises venues de l’océan, de grandes pièces remplies de lumière et de solitude qui ne demandent qu’à s’effondrer, des planchers crevés, c’est à peu près tout ce qui reste du salpêtre et de ses révoltes. Les pillards se sont déjà servis. En 1970, Humberstone et Santa Laura deviennent monuments nationaux. En 2005, les sites sont listés au patrimoine mondial de l’UNESCO. La piscine, déjà rongée par la rouille, n’a pas grand-chose à craindre d’une pluie qui ne tombe que deux ou trois fois par siècle.

 

M.J

 

 

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(1) «J’avoue que j’ai vécu », Pablo Neruda, Mémoires, Gallimard, 1975, (« La pampa du salpêtre », p 222 à 228.

(2) Usines de salpêtre de Humberstone et de Santa Laura, Convention du Patrimoine mondial, UNESCO,  http://whc.unesco.org/fr/list/1178/

Accès à des sites chilien (espagnol) :

– Humberstone y Santa Laura, Nuestro Patrimonio, Nuestro Chile:

http://www.educarchile.cl/Portal.Base/Web/verContenido.aspx?ID=130439

– Oficina Humberstone:

http://www.albumdesierto.cl/ingles/2humber.htm

 


Publié par marlene le 13 septembre 2011 dans Chili,Histoire.,Urbanisation
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