Environnement
Un blog sur la géo-environnement

Les jeunes de Thiaroye-sur-Mer.

Bonjour,

A Thiaroye-sur-Mer, un village de pêcheurs enclavé dans la presqu’île du Cap Vert, et la banlieue de Dakar, la mortalité des jeunes adultes atteints par la maladie de l’exil est depuis longtemps inacceptable. Dans cette communauté d’environ 50.000 habitants, bien plus de 150 jeunes hommes, entassés dans des pirogues naviguant en direction des côtes et du rêve européens, sont morts noyés. Le carnet noir du village mentionne encore plus de 80 orphelins, laissés par ces migrants malchanceux. Et près de 400 mineurs seraient détenus dans des prisons espagnoles, une estimation qui monte à mesure des départs vers l’Europe, et qui baisse à mesure des renvois vers le continent africain.(1) La fermeture des frontières européennes et les accords passés avec les pays du Maghreb ont modifié les stratégies migratoires, beaucoup d’Africains sont désormais contraints à l’illégalité. Ces changements ont encore limité les routes migratoires. Le chemin vers une  vie meilleure en Espagne, en Italie, ou en France, passe par une longue traversée du Sahara, ou par un voyage risqué sur l’Atlantique à bord d’une embarcation surchargée. Au milieu des années 2000, les passeurs auraient débarqué près de 30.000 Sénégalais sur les côtes des Canaries, salle d’attente pour l’Europe.(2) Comme d’autres Sénégalais, les jeunes de Thiaroye n’ont plus d’avenir dans la pêche, moins de ressource à proximité des côtes,  des chalutiers européens qui pillent les eaux du large. Alors, ils partent, à l’aveugle, à l’aventure. Les mères vendent leurs bijoux ou empruntent de l’argent pour payer le passeur, lui aussi mis au chômage par le déclin de la pêche. Un passage coùterait  entre 400 et 750 euros, au bénéfice du passeur, de l’intermédiaire, ou de l’armateur, qui sait. (3)(4) A Thiaroye-sur-Mer, les femmes, qui représentent plus de 60% de la population du village, dont certaines ont perdu un fils, un frère,  ou un mari en mer, ont fini par se révolter.(1)

 

En 2007, emmenées par Yayi Bayam Diouf dont le fils disparaît au cours de l’un de ces voyages vers l’Europe, les femmes de Thiaroye-sur-Mer fondent le COFLEC, le Collectif des femmes pour la lutte contre l’émigration clandestine. Ce collectif, qui informe sur  les risques de la traversée, a libéré la parole sur l’émigration illégale. Mais pour retenir les jeunes à Thiaroye, le COFLEC a surtout misé sur le développement de l’économie locale. Le collectif s’est lancé dans la transformation de produits de la mer, poisson fumé, poisson et crevettes séchés, destinés à la vente.  Le mil, et ses brisures,  le maïs, le niébé permettent de cuisiner des couscous, eux aussi vendus. Les femmes préparent des jus de fruits, mangue, citron, orange, du bissap, ou des confitures. Elles utilisent de l’huile de palme, du beurre de karité, ou d’autres essences pour fabriquer des savons. Au total 30 tonnes de produits, estimation de la présidente du COFLEC, sont vendus chaque année sur les marchés sénégalais, exportés dans le voisinage africain, Mali,  Burkina Faso, Côte d’Ivoire, et présentés sur certains marchés, en France, en Espagne, en Italie et aux Etats-Unis. Ce commerce, qui a permis de créer une centaine d’emplois, rapporterait chaque année environ 24 millions de FCFA, soit un peu plus de 35.000 euros. Le collectif, qui encadre et forme des femmes et des jeunes filles, investit une dizaine de millions de FCFA, environ 6500 euros chaque année dans le micro-crédit. Une partie des revenus sert encore à aider les jeunes dont le projet migratoire a échoué, rentrés au village. Et pour rappeler aux habitants de Thiaroye-sur-mer l’époque prospère des eaux poissonneuses, des nombreuses embarcations lancées en mer sans moteur, des pêcheurs migrants venus de cités voisines, et du plein emploi, le COFLEC a acheté deux pirogues. Une manière d’inviter une cinquantaine d’anciens passeurs à se remettre à la pêche. (3)(4)(1)

 

« La pirogue », film présenté dans la section Un certain regard au festival de Cannes 2012, raconte les illusions des candidats à l’exil, la peur, la tragédie, et esquisse le portrait d’un passeur. Lors d’un entretien destiné à la promotion du film, Moussa Touré, le réalisateur, évoque ce personnage, « un type cynique, mais qui cherche, comme les autres, à survivre… » : « Quand on est dans une situation extrême, tout le monde est sur un pied d’égalité. C’est comme en période de guerre ou de grande détresse : on fait ce qu’on peut pour s’en sortir. Le passeur se comporte de la même manière que l’État sénégalais : au lieu d’essayer de faire travailler les jeunes, il préfère les regarder partir et empocher de l’argent – tout comme notre gouvernement a touché de l’argent de l’Espagne pour que les jeunes restent au pays. En Afrique, certaines personnes exploitent les situations désespérées, en particulier chez les jeunes, car ils sont pleins d’espoir, mais aussi plus vulnérables. »(5)

 

M.J

 

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(1)Historique du village de Thiaroye-sur-Mer, Site COFLEC http://www.coflec.org/

(2) « Les pêcheurs et l’émigration au Sénégal », Altermonde, N°13 -Mars 2008 http://altermondes.org/spip.php?article583

(3) “Agricultural Activity to Slow Clandestine Emigration from Senegal”, Souleymane Gano, IPS,10-09-2012, http://www.ipsnews.net/2012/09/agricultural-activity-to-slow-clandestine-emigration-from-senegal/

(4) « A Thiaroye-sur-Mer, embarcadère pour l’enfer », Leïla Slimani, Jeune Afrique, 21-04-2009 http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2519p032-033.xml0/

(5)La pirogue, un film de Moussa Touré, Sélection officielle Un certain regard, festival de Cannes,  http://www.festival-cannes.fr/assets/Image/Direct/045621.PDF

 


Publié le 13 septembre 2012 par marlene dans Afrique,Migrations.,Pêche.
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