Environnement
Un blog sur la géo-environnement

Les fruits précieux de l’arganier…

 

 

 

Bonjour,

A la table des communautés berbères du Maroc, l’huile d’argan figure au menu depuis des siècles. L’arbre qui produit les noix dont cette huile est extraite, l’arganier, est un épineux endémique du Maroc et de l’Ouest algérien. Son histoire nous fait  voyager pendant plus de deux millions d’années, jusqu’à l’Ere Tertiaire. Aujourd’hui, les Berbères continuent de verser cette huile d’un jaune profond sur les couscous et les tranches de pain – elle est un aliment de base pour 90% de la population de la région d’Essaouira (1) -, pendant que les grands chefs de la cuisine mondiale en intègrent quelques gouttes à leur gastronomie. Les  médecins multiplient les compliments, réduction du cholestérol et des triglycérides contenus dans le sang,  protection contre certains cancers,  prévention des risques cardiovasculaires et du diabète. Depuis des siècles encore, les femmes berbères l’appliquent sur le visage, la peau, et les cheveux. L’huile d’argan, riche en acides gras, en vitamine E, et en antioxydant, empêche le dessèchement de la peau. Dotée de ces vertus gustatives, thérapeutiques, et cosmétiques, l’huile d’argan  part à la conquête d’un monde occidental à la fin de la décennie 1990. Elle devient à la mode. On l’importe en Europe et aux Etats-Unis, où elle fait  l’objet de brevets cosmétiques, elle s’infiltre au Japon. En quelques années, le marché de l’huile d’argan a explosé, les prix aussi. Au Maroc, un litre d’huile  alimentaire coûte environ 25 Euros, le double pour sa version cosmétique, et bien plus cher en produit importé. Tout dépend de la qualité, du packaging, et de la production  de cette région pauvre du Sud-Ouest marocain.(1) (2)

 

Des filles à l’école.

Au Maroc, l’Arganeraie  s’étire sur près de 800.000 hectares, entre les marges Sud du Haut Atlas et celles du Nord de l’Anti-Atlas. La production s’affirme dans les régions d’Agadir, d’Essaouira, de Taroudant, dans la vallée du Souss. A la fin des années 90, cette forêt compte une vingtaine de millions d’arbres, avec des densités plus fortes au Nord d’Agadir qu’aux portes du désert. L’arganier, adapté à cet espace semi-aride, supporte des températures supérieures à 50°C. Chaque arbre porte 10 à 30 kg de fruits pour une production annuelle proche des 4000 tonnes. Une manne pour cette région déshéritée, qui vit d’agriculture et d’agroforesterie. Ici, l’exploitation des arganiers est régulée par une loi sur l’usufruit qui date de 1925. La filière, d’abord éclatée en entreprises familiales, se structure en coopératives. Au début des années 2000, les coopératives marocaines emploient environ 2000 personnes. Chaque structure compte 20 à 60 femmes, dont la plupart travaillent un fruit qu’elles ont cueilli. (1) Puis l’huile est pressée à la main, décantée, filtrée, avant d’être embouteillée. Le processus est long, intense, et gourmand en matière première. Il faut plus d’une dizaine d’heures de travail et  100 kg de fèves pour produire un litre d’huile d’argan. Dans un secteur qui se mécanise, la filière manuelle reste gage de qualité. L’Union des Coopératives des Femmes de l’Arganeraie (UFCA),  qui regroupe une vingtaine de structures, porte une activité qui permet aux femmes de prétendre à un statut familial et social, grâce à un revenu régulier. Au début des années 2000, un travail à temps plein garantit environ 200 euros mensuels, presque une fortune. (1) Une étude publiée en 2011 par  l’Université américaine Cornell souligne les bénéfices de cette activité à forte valeur ajoutée. Avec l’argent de l’argan, la plupart des familles ont désormais accès à la consommation, achètent des chèvres pour augmenter leur troupeaux – ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la forêt d’arganiers -, et  envoient leurs filles au Collège d’Enseignement général. L’enquête révèle que dans les communes couvertes à plus de 65% d’arganiers, le nombre de filles à l’école a augmenté de 10% entre 2000 et 2005.(3)

Gardiens de fruits sur les arbres.

Le bénéfice social de l’argan est nuancé par une dégradation des paysages, amorcée bien avant le succès commercial. Le développement d’une agriculture industrialisée dans la vallée du Souss ; le besoin de  parcelles pour aménager des routes, des infrastructures, construire des bâtiments ; la collecte de bois pour le chauffage et la construction, ont ouvert l’espace forestier. L’étude américaine précise que la partie Sud de la forêt aurait particulirement souffert du développement  de l’agriculture irriguée, au cours des années 80 et 90. (3) En 1998, l’UNESCO  classe l’Arganeraie Réserve de Biosphère. L’ambition est de protéger  ce vaste écosystème forestier qui se déploie entre Haut Atlas et Anti-Atlas. L’arganier, assis sur un système profond de racines, doit  en principe contenir la désertification des sols. Ce territoire est aussi un laboratoire de développement socio-économique de populations, majoritairement berbères. Mais ce dispositif de protection  n’aurait pas tenu ses promesses. L’étude américaine suggère que le boom de l’argan aurait fragilisé la forêt, devenue plus claire dans sa partie Nord. Située à proximité des principaux marchés et plus attractive pour les touristes, cette forêt Nord aurait aussi été plus exploitée. Il n’y a pas eu d’investissement à long terme pour la santé des arbres, et celle de la forêt. Faute d’une stratégie de conservation, le boom de l’argan, qui a rendu la fève précieuse, a surtout suscité des vocations de gardiens de fruits sur l’arbre.

M.J

 

Image de prévisualisation YouTube

 

 

(1) Potatoes in the Andes, Ethiopian Coffee, Argan Oil from Morocco and Grasscutters in West Africa”  Dieter Nill, Elke Böhnert, August 2006, Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ), Division „Agriculture, Fisheries and Food“, Sector Project „Food, People & Biodiversity, Global Facilitation Unit for Underutilized Species (GFU)

http://www.worldartisanguild.com/GTZ_Biological_Diversity_060623.pdf

 

(2) Arganier, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Arganier, Huile d’Argane, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Huile_d%27argane

(3)“Booming markets for Moroccan argan oil appear to benefit some rural households while threatening the endemic argan forest”, Travis J. Lybberta,1, Abdellah Aboudrareb, Deborah Chaloudc, Nicholas Magnand, and Maliha Nashc, Edited by Christopher B. Barrett, Cornell University, Ithaca, NY, http://www.cornell.edu/   and accepted by the Editorial Board June 22, 2011    http://www.pnas.org/content/108/34/13963.full


Publié le 29 mars 2013 par marlene dans Biodiversité,déforestation,Developpement,Monde rural.
Tags :: , , , , ,

Bougainville, des femmes sans concessions.

Bonjour,

Politiquement toujours attaché  à la Papouasie -Nouvelle Guinée, distant d’un millier de kilomètres au nord, l’archipel de Bougainville  s’étire vers le Sud et les îles Salomon, son voisin culturel. Vingt kilomètres séparent ces deux îles qui appartiennent à l’ensemble mélanésien. Bougainville se compose de deux grandes terres pratiquement collées, prolongées par un chapelet d’îlots  et d’atolls dispersés dans la mer des Salomon. Comme la plupart des petits territoires du Pacifique Sud, Bougainville a vu défiler les drapeaux. L’île est britannique jusqu’en 1898, vendue à l’Allemagne, occupée par l’Australie pendant la Première Guerre Mondiale, envahie par les Japonais en 1942, puis récupérée par les Forces Alliées qui la confient à l’Australie. En 1975, elle devient partie de la Papouasie Nouvelle-Guinée, qui s’émancipe de l’Australie. Cette histoire mouvementée a bousculé une communauté d’une vingtaine de groupes, chacun sa langue, chacun ses traditions. Aujourd’hui, les 200.000 à 300.000 habitants estimés échangent dans une trentaine de dialectes. (1) Particularité régionale, Bougainville est structurée par une société matrilinéaire. La parenté, la descendance, et l’héritage sont déterminés par les lignées féminines. A Bougainville, les femmes sont propriétaires des terres. Elles participent autant que les hommes à l’administration de l’île. A la maison, elles éduquent les enfants, produisent la nourriture, et transmettent les valeurs traditionnelles. Côté géographie, Bougainville est une terre volcanique, recouverte d’une terre riche où poussent la patate douce, l’arbre à cacao, et les cocotiers. L’archipel compte deux volcans endormis, et une immense mine de cuivre à ciel ouvert. La mine de Panguna. Après une pause d’une vingtaine d’années, on parle d’exploiter à nouveau ces gisements qui ont souillé la terre, l’eau, et qui ont mis l’île à feu et à sang. (2) (3)

Cuivre, mercure, plomb, et zinc.

En 1969, l’Australie, qui administre encore l’archipel, convoite un vaste gisement de cuivre dans la région de Panguna. Un accord est signé entre le Gouvernement australien et la Compagnie minière Rio Tinto Australia. Les habitants de Bougainville sont écartés des décisions. Les propriétaires des terres occupées par la mine sont contraints d’abandonner la gestion de leurs terres ancestrales. Ils commencent à se mobiliser, et réclament l’indépendance de l’île. L’activité minière, aux mains « d’étrangers » qui imposent le blocus de l’île, annonce dix années de guerre civile. Le conflit, qui tue au moins 10.000 personnes, déstructure cette société insulaire, et détruit les infrastructures. Des atrocités sont commises. Des villages sont brûlés. Les femmes et les enfants sont aux premières loges du gâchis. (2) A la fin des années 80, les souillures environnementales, terres dévastées sur un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de la mine, rejets de métaux toxiques dans les cours d’eau, mercure, plomb, zinc, alimentent à nouveau l’aspiration indépendantiste de l’archipel. En 1989, l’Armée Révolutionnaire  de Bougainville lance une insurrection. La mine de Panguna est fermée. Les forces militaires de Papouasie- Nouvelle Guinée se retirent. L’Armée Révolutionnaire proclame l’indépendance. Le processus de paix, porté par le Conseil des Anciens, les femmes, les associations de jeunes, les Eglises et les ONG, s’étire sur une autre décennie. En 2000, le principe d’une indépendance, via une période d’autonomie, est officiellement adopté. Cinq ans plus tard, Bougainville se dote d’un premier gouvernement autonome. Si l’indépendance se fait attendre, la paix est revenue sur l’île, où les écoles fonctionnent à nouveau. (2) (3)

Cacao, Coprah, et 10 milliards de Kina

Torturées, réduites au silence, ou abandonnées par leur mari, les femmes de Bougainville n’ont rien oublié d’un conflit, attisé par la convoitise des richesses minières , cuivre, argent et or, qui ont profité à d’autres.  Le gouvernement de Papouasie- Nouvelle Guinée a reçu 20% des profits d’une mine exploitée par Bougainville Copper Ltd (BCL), British Multinational, et Rio Tinto. Les insulaires, employés à extraire les minerais, ont dû se contenter de 0,5% à 1,25% des bénéfices. (1)(4) En 1989, les propriétaires des terres exploitées ont réclamé 10 milliards de Kina – la monnaie locale – en dédommagement des dégâts, et du préjudice moral. Refusés par le Gouvernement de Papouasie – Nouvelle Guinée. Vingt ans plus tard, la réouverture de la mine de Panguna pourrait promettre un développement à une île portée par l’aide internationale, où beaucoup de villages manquent d’électricité, et de services médicaux. Certains insulaires le pensent. Une revue minière, se basant sur une étude récente, prétend qu’il reste encore beaucoup de cuivre et d’or à exploiter.(4) Pour beaucoup d’autres, sans doute une  grosse majorité, l’eau des rivières, désertée par les poissons, toujours impropre à la consommation, contrarie cette perspective. D’ailleurs, les femmes de Panguna, plus soucieuses de paix, d’harmonie sociale, et d’environnement, ont une autre vision du développement. L’une d’elle, Patricia Tapakau, à la tête de « Panguna Women in Mining », une organisation qui regroupe les femmes de 13 villages souillés par l’exploitation minière, confie à IPS « Nous souhaitons nous développer en tenant compte de nos erreurs, pas en les répétant. ».(1) Elles misent sur un développement plus doux, basé sur le cacao, l’huile de Coprah, ou le tourisme. Sans oublier les 10 milliards de Kina de compensation pour les dommages causés par l’activité minière, jamais versés par le gouvernement de Papouasie- Nouvelle Guinée.

M.J

 

 

Image de prévisualisation YouTube

 

 

(1) ”Women Call the Shots on Mega Copper Mine”, Catherine Wilson, IPS,  Papua New Guinea, 17-10-2011 http://ipsnews.net/news.asp?idnews=105480

(2) War Resister’s International, Peace in Bougainville and the Work of the Leitana Nehan Women’s Development Agency01-01- 2001 — warresisters , Kris Hakenahttp://wri-irg.org/nonviolence/nvse08-en.htm

(3) Wikipedia, History of Bougainville; http://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Bougainville

(4) “Panguna still has plenty of copper”, Mining Journal Online, 11-02-2009 http://www.mining-journal.com/exploration–and–development/panguna-still-has-plenty-of-copper


Publié le 4 novembre 2011 par marlene dans Exploitation minière,Préjudice écologique
Tags :: , , , , ,