Deux hypostases de la femme-statue dans «Les Liaisons dangereuses»

Le savoir et la sensation ou de l’éternel ambigu romanesque

Le sensualisme est d’abord une philosophie de la connaissance: rien n’est connu qui n’a d’abord été perçu par les sens, on le sait depuis Locke et surtout depuis Condillac. Une inédite continuité se crée alors entre le savoir et la sensation, l’émotion et le plaisir. Pour la suivre, je me suis arrêtée à un auteur qui m’a intriguée, émerveillée et passionnée : Choderlos de Laclos. Pierre Ambroise Choderlos de Laclos n’est pas, comme on l’a dit parfois, l’auteur d’une seule œuvre, puisqu’il a composé dans des domaines très variés : traités de stratégie militaire, poésie, galante ou érotique, un opéra-comique, des essais sur la condition des femmes ou des comptes rendus littéraires. Mais il est bien l’auteur d’un chef-d’œuvre, «Les Liaisons dangereuses».

Le titre d’une œuvre est souvent pour beaucoup dans le succès, fût-il de scandale, de celle-ci. Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas : si le terme de « liaison » peut aujourd’hui désigner une relation amoureuse, à l’époque de Laclos, ce sens n’existe pas, et les liaisons du titre renvoient exclusivement à des relations sociales. Les « liaisons dangereuses » sont, donc, en fait le lien social lui-même et ses effets destructeurs sur l’individu, dans une société dominée par le conformisme. La caractéristique du jeu des relations sociales dans les Liaisons est précisément de ne laisser aucun jeu aux personnages, aucun espace de liberté. L‘intrigue principale d’un roman libertin consiste en la perversion d’une jeune fille innocente ou en la séduction d’une femme vertueuse  véritable appât pour un libertin blasé et irréligieux. Sur cette intrigue se greffe généralement une vengeance de femme, implacable, qui aboutit à la fin du roman. La littérature libertine a ses codes comme n’importe quel genre littéraire et Laclos a utilisé certains ressorts dramatiques qui lui étaient propres. Mais les Liaisons Dangereuses ne se contentent pas de liquider un genre en le portant à sa perfection. Elles témoignent aussi de la fin d’un siècle marqué par les Lumières. Ses libertins, malgré les apparences et l’étymologie, n’y sont pas plus libres dans leur rôle que les jeunes filles entre les murs des couvents. La société que décrit Laclos est dominée par deux conformismes opposés et complémentaires : la pruderie et le libertinage. Tous deux sont présentés comme réducteurs et destructeurs pour l’individu, l’un par sa négation du corps, l’autre par sa négation du cœur et de l’âme. Mais ce que le roman va démontrer, c’est que la liaison peut être mortelle. Le réel danger n’est pas dans la perte de la réputation, si facile à faire ou à défaire, mais dans le mal d’amour, qui mène à la mort.

En feignant de présenter une correspondance, « des lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres »(sous-titre des Liaisons), Laclos, devenu le rédacteur fictif, veut faire croire à la vérité de ces lettres et à l’existence des épistoliers. Pour conforter cet effet de réel, il met en place, dans l’avertissement de l’éditeur et dans la préface du rédacteur une stratégie du doute, bien connue des auteurs de romans épistolaires : l’ « éditeur » écrit : « Nous croyons devoir prévenir le Public que, malgré le titre de cet Ouvrage et ce qu’en dit le Rédacteur dans sa Préface, nous ne garantissons pas l’authenticité de ce Recueil, et nous avons même de fortes raisons de penser que ce n’est qu’un Roman ». Le rédacteur met en avant l’authenticité de cette correspondance et précise qu’il a « supprimé ou changé tous les noms des personnes dont il est question dans ces Lettres ». C’est le même souci du respect de l’anonymat des épistoliers qui explique la suppression des noms de lieu (« aux Ursulines de … » ; « au Château de…») et l’incomplétude du millésime des lettres. Mais il ne faut pas oublier, il s’agit bien d’un roman, entièrement composé, inventé par Laclos. Et cette stratégie, qui joue de l’effet de réel, est, au XVIIIème siècle, âge d’or du roman épistolaire, une convention tacite entre l’auteur et le lecteur, qui assure à ce dernier une grande liberté d’interprétation : il peut penser que cette correspondance est authentique et chercher des clefs, pour savoir quelles personnes réelles se cachent derrière les personnages du roman ; ou bien il peut accepter l’idée que le roman a parfaitement suppléé la réalité, et qu’en tant que tel, il est captivant.

Il est particulièrement périlleux de résumer l’œuvre car, comme l’a justement souligné A. Malraux dans sa Préface, il s’agit d’une intrigue. Ainsi ce n’est qu’au fil des pages que l’on comprend ce qui se jouait dès le commencement. Le roman de Laclos est un ouvrage éternellement ambigu, dans son contenu comme dans sa forme. La complexité de ses voix masque en fait une complexité plus profonde, celle des différents chemins féminins entrecroisés dans le temps comme dans l’espace.

Toutes les femmes des Liaisons se réduisent à une seule, la Femme, écrivait Lydia Vasquez [Vázquez, Lydia. Les femmes ne sont pas des hommes. In : Europe, 885-886, janvier-février 2003, p. 57-80], cette statue que Pygmalion-Laclos construit avec un peu d’Alice, un peu de Lolita, un peu de Carmen, un peu de Bovary, un peu de Mère, un peu de l’androgyne, un peu de la femme intelectuelle. […]

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