Bienfaits de l’errance et de la lenteur
Problématique
Par insouciance, le lièvre de la fable n’a pas gagné la course contre la tortue, malgré un sérieux avantage anatomique. Mais il s’est offert le plaisir du vagabondage et du farniente, le goût des plantes sauvages et l’agrément du paysage. En un mot, il a privilégié les détours et donné à chacun une belle leçon d’épicurisme. Serions-nous capables, à l’époque de la vitesse devenue mode de vie, de la productivité intensive, des cadences infernales, des records sportifs mesurés en centièmes de seconde, de la précipitation en tout genre, de mettre cette leçon en application ? Comment et pourquoi faire l’éloge de la lenteur et de l’errance ?
Les charmes de la lenteur
Les réponses à ces questions nous sont données parles propos de voyageurs qui ont expérimenté l’aventure pédestre, analysé les premières équipées à bicyclette ou qui s’intéressent aux nouvelles formes du tourisme écologique. Tous disent le plaisir de découvertes simples, naturelles, authentiques. Pour J.-J. Rousseau, qui a plusieurs fois vanté les voyages à pied et qui en a effectué plus d’un, l’agrément venait des paysages traversés, puis, lorsqu’il herborisait, des plantes observées. Ajoutons, avec lui, que la promenade qui laisse vagabonder l’esprit lui laisse aussi tout loisir de rêver, de réfléchir, de se laisser imprégner et inspirer par les spectacles de la nature. Pour J. Lacarrière, qui parcourut mille kilomètres à pied, le voyage lent et solitaire est avant tout une rencontre avec soi-même, qui offre, au bout du compte, une meilleure connaissance de ceux que l’on croise en chemin. B. Chatwin, qui affirme que jamais l’homme n’a été réellement sédentaire, fait du nomadisme et du dépaysement les éléments fondamentaux d’un équilibre humain proche du bonheur. Évoquant les premières randonnées cyclotouristes, C. Bertho-Lavenir rapporte quel pouvait être le plaisir de ceux qui, à la fin du XIXe siècle, s’aventuraient à l’intérieur de régions peu connues, gorges sombres et routes de montagne tout juste ouvertes à la circulation, à la recherche d’une France à la fois inconnue et reconnaissable. B. Askenazi évoque ce nouveau tourisme illustré par l’affiche publicitaire des voyages Allibert : lent, observateur, à un rythme humain et respectueux de l’environnement, il se démarque des concentrations vacancières et des routes trop fréquentées, qui servent seulement à relier deux destinations, et non à découvrir et à apprécier des lieux.
Un monde agrandi
Une certaine nostalgie accompagne ces éloges de l’errance et de la lenteur, comme si l’on évoquait le passé, mais il s’en dégage surtout un désir de mieux connaître ce qui nous entoure, ce dont nous partageons l’existence, d’en saisir la valeur et de le préserver. Baudelaire jugeait amère l’expérience du voyage, accusé de monotonie, mais rien ne vaut les voyages lents et leurs détours pour entrer dans un monde agrandi et mystérieux.