Détours de langage et de la pensée

Problématique

Quand il s’agit simplement de dire qu’il fait beau, La Bruyère, recommande la formule « II fait beau ! ». C’est net et sans détour, et ce n’est pas parce que l’on complique l’expression que l’on montre plus d’esprit ! En revanche, certaines situations imposent l’utilisation de formulations dont le caractère développé, imagé et indirect trouve des justifications historiques et didactiques.

Des exemples historiques

Évoquons les précieuses du XVIIe siècle : dans leur volonté d’atténuer la rudesse des moeurs de leur époque, elles ont remplacé, jusqu’au ridicule, des mots innocents par des périphrases fleuries et codées, signes de reconnaissance, pensaient-elles, d’une appartenance sociale raffinée. Le Grand Dictionnaire des Précieuses regroupe ces expressions qui font des yeux les « miroirs de l’âme » et du temps « le père des années ». Molière s’est fait un plaisir de remettre à leur place ces pédantes en dénonçant les excès d’un langage devenu incompréhensible à force de détours.

Et s’il vivait à notre époque, sans doute mettrait-il à mal cette langue de bois) qui ne dit pas les choses directement, mais utilise des suites de mots pompeux et savants, vidés de leur sens à force d’être utilisés hors de leur contexte : ils meublent la conversation, mais sans signification, et confèrent aux échanges des ressemblances avec les machines qui fonctionnent sans rien produire. Et que dire de cette manie de l’euphémisme, qui refuse, en refusant les mots, la dureté des réalités qu’il évoque et les remplace par des images adoucies ? Comme l’explique M. Robert, il s’agit de masquer la maladie, la mort, la misère, les handicaps, de faire comme s’ils n’existaient plus : en détournant la réalité par des formulations indirectes, on croit exorciser ce qui nous fait peur.

Des détours utiles

Pourtant, faire appel au détour facilite l’exposé d’idées et de raisonnements : là où l’abstraction rend la compréhension difficile, le récit imagé, la digression narrative, la mise en situation figurative apportent des simplifications efficaces. Socrate, l’orateur mis en scène par La Fontaine, Fontenelle, Boileau utilisent ce subterfuge qui consiste à raconter pour faire passer un enseignement moral : c’est là le rôle de l’apologue, de la fable, de la parabole, dont les situations et les personnages, facilement reconnaissables, ont la valeur de modèles ou de repoussoirs. En mettant en scène des Persans qui découvrent la France, Montesquieu utilise une autre forme de détour : celui d’un regard étranger, doublé d’une manière de parler qui ne désigne pas les choses par leur nom mais par des périphrases. Les détours du langage et ceux de la pensée ont ici une grande force : ils mettent au grand jour, indirectement, ce qu’ils sont censés ne pas pouvoir exprimer.