Détours et sentiments
Problématique
Bien avant que les moralistes du XVIIe siècle n’érigent cette vérité en formule définitive, on savait que les sentiments ne suivent pas la logique de la raison. À la rigueur raisonnable et souvent sévère de la seconde, qui canalise les élans et s’efforce de les rendre intelligibles, s’opposent les méandres raisonnants et subtils, souvent imprévisibles, de l’affectivité. Le détour y règne en maître, révélant non seulement la complexité des situations, mais aussi le difficile exercice de la lucidité, avec l’aide des mots qui tantôt masquent et tantôt trahissent, à l’insu même de ceux qui les prononcent.
Une cartographie des sentiments
L’idée de représenter graphiquement le cheminement et l’évolution des sentiments : trajets, parcours, haltes, et même retours en arrière, est explicitée dans un roman de Mlle de Scudéry, Clélie, et matérialisée par une carte célèbre, la carte du tendre. On peut penser que cette carte indique les chemins qu’il faut nécessairement suivre dans le cadre d’une codification historique, culturelle et sociale révélatrice d’une époque. L’exemple rapporté par M. Kundera, dans La lenteur, qui met en scène les phases tortueuses d’un libertinage, montre qu’à chaque époque, l’expression des sentiments et la séduction relèvent de conventions différentes, que l’on peut, ou non, respecter. Mais, plus généralement, on peut considérer cette représentation comme une métaphore de la vie affective assimilée à un territoire plus ou moins défriché et balisé : chacun est libre de suivre les pistes ou de tracer son propre parcours, de brûler les étapes ou de sortir, à ses risques et périls, des sentiers battus pour inventer d’autres itinéraires.
La question des aveux
II est d’autres circonstances récurrentes de la vie sentimentale dans lesquelles c’est moins l’évolution des sentiments que les mots pour le dire qui se trouvent associés à fa notion de détour. Les circonvolutions du langage que l’on trouve chez Marivaux et chez Stendhal servent essentiellement à cacher, du moins le croit-on, ce qu’en réalité on fait apparaître avec plus de force. On le voit dans le discours que Phèdre tient à son beau-fils. L’évocation passionnée de Thésée dévie, par une confusion initialement involontaire, vers un aveu tout aussi brûlant a Hippolyte, dont l’image se superpose à celle de son père dans l’évocation du labyrinthe. Un autre exemple, très représentatif de la fausse logique des sentiments, vient du théâtre de Musset, dans On ne badine pas avec l’amour : les arguties de Perdican et leur logique entortillée « noient » la réalité de la situation : il est amoureux de Camille, mais ne veut pas l’admettre.
Ainsi se révèlent le caractère complexe de la vie sentimentale et ses analogies avec le labyrinthe : chemins détournés, choix de bifurcations, obstacles, difficultés d’interprétation. Le tableau de Watteau, Le faux pas, en est un exemple à la fois séduisant et ambigu : faux pas volontaire ou provoqué ? Par qui et dans quel but ? Les intentions prennent parfois des chemins détournés.