Détours et stratégies

Problématique

Au terme d’un parcours qui s’est attaché à définir, à travers des documents divers, les différents sens et emplois du mot « détour », on ne s’étonnera pas que le dernier chapitre soit consacré à la notion de stratégie, définie par le dictionnaire Larousse comme « l’art de manœuvrer habilement pour atteindre un but ». On rejoint par là les notions de subterfuge et de ruse de la première définition, notions que l’on trouve aussi bien dans l’art de la guerre que dans celui du jeu, dans la manière de structurer un récit romanesque ou de mener à bien une entreprise de séduction.

L’art de la manœuvre

Quel que soit le domaine où s’exerce la stratégie, il est question de calcul préalable, de manœuvre en fonction d’un objectif qui est de vaincre un adversaire, marquer des points, remporter une victoire, dérouter un lecteur et l’obliger à réfléchir. Le stratège observe, choisit le terrain, anticipe, suppute les risques – ce qui constitue autant de détours préalables – et met en jeu ce qui est supposé assurer la réussite. Dans le jeu, il convient avant tout de respecter la règle, mais à l’intérieur des conventions, les joueurs se trouvent confrontés à des décisions qui n’engagent pas qu’eux parce qu’ils ne peuvent les prendre, chacun, qu’en imaginant les réactions possibles de l’adversaire. Dans la guerre, il en est de même, mais sans règle du jeu, et tous les coups sont permis : dans ses conseils à un jeune hipparque, Xénophon évoque beaucoup la ruse. Encore faut-il l’associer à l’évaluation d’un certain nombre d’hypothèses concernant les réactions de celui qui se trouve en face : si l’on pense qu’il s’attend à une attaque directe, c’est te détour qu’il faut privilégier, dans un choix raisonné, mais qui ne repose que sur des suppositions. Dans une entreprise de séduction vécue comme une stratégie guerrière, il s’agit, en présence d’un « ennemi » difficile, d’utiliser toutes les situations qui s’offrent, ce qui relève à la fois de l’improvisation et de l’expérience, de la prévision et de l’adaptation. Comme dans la guerre, c’est là que le détour se révèle utile, parce qu’il permet d’exploiter une faiblesse de l’adversaire en détournant son attention et ses défenses.

Chance et hasard

Mais les calculs, !es hypothèses, !es manoeuvres, les détours straté­giques sont eux-mêmes tributaires de deux éléments aléatoires sur lesquels le stratège ne peut rien, a priori, mais qui peuvent lui apporter une aide s’il sait en profiter. II s’agit de la chance et du hasard, qui viennent contrecarrer ou aider le déroulement d’une bataille ou d’une partie, favoriser une liberté d’action ou ruiner des plans. Dans tous les choix dits stratégiques – dans le domaine de l’économie, de la politique, de la diplomatie – on peut associer le détour à l’idée de manoeuvre, mais on doit tenir compte du fait que tout reste suspendu à des éléments inconnus, à la logique paradoxale dont parle E. N. Luttwak et à des aléas qui minimisent l’idée de liberté de choix en faisant peser sur la réussite le poids des incertitudes.