Détours, science et enseignement

Problématique

Chez les moralistes, il est tout à fait admis de raconter des petites histoires, paraboles, fables et contes, pour mieux faire passer les leçons. Cela amuse et instruit tout à la fois et les enfants mémorisent mieux ce qu’on leur explique. II arrive que les philosophes en fassent autant. Pourquoi les scientifiques n’use­raient-ils pas eux aussi de ces détours ?

Les voies détournées du savoir et de la réflexion

Chacun sait que la science est un domaine difficile d’accès : le lexique, les notions, les relations entre les éléments, les raisonne­ments, rien n’est accessible aux non-spécialistes, qui sont pourtant curieux et avides de connaissances. Le chercheur P. Léna pose la question de la vulgarisation scientifique à la télévision et y répond par ce qu’il appelle « l’art du détour », que pratique aussi S. J. Gould lorsqu’il s’efforce de rendre claire et compréhensible la théorie de l’évolution selon Darwin. La confron­tation directe avec le savoir abstrait est adoucie par la médiation de l’homme de science, qui raconte, illustre, présente ses découvertes sous une forme concrète, ou qui utilise des charades et des chemins détournés, souvent très inattendus. Différents moyens permettent de contourner les difficultés : appel à l’imagination, images, schémas, analogies avec d’autres domaines, dont celui de la vie courante. Ainsi, La Fable des animaux républicains, d’A. de Pereti, proposée à la réflexion de professeurs, facilite, dans le domaine de la didactique, la prise de conscience de réactions caractéristiques des enseignants face à la diversité des élèves d’une même classe. Le recours aux animaux dédramatise les situations évoquées, et fait mieux comprendre, avec humour, les spécificités de chacun.

La richesse de l’erreur et de l’errance

Mais le « détour » intervient aussi sur un autre plan dans le domaine des sciences. Tous les chercheurs disent que leurs recherches ont été un long cheminement semé de fausses routes, de tâtonnements, d’arrêts, de pistes ouvertes et abandonnées, de retour au point de départ. Dans toutes ces situations, auxquelles fait allusion C. Bernard, le détour, volontaire ou non, a contribué à une avancée comme si, dans certaines circonstances, le chemin direct se révélait rempli d’embûches et la déviation riche en découvertes. À cela se rattache ce que l’on pourrait appeler l’utilité de l’erreur, dans tous les domaines : preuve que l’on ne sait pas, ou qu’on ne sait pas faire, l’erreur analysée indique quel est le manque, et comment on pourrait le combler. L’erreur est un fourvoiement utile qui permet d’aller de l’avant, comme le détour involontaire par un chemin erroné fait découvrir au voyageur ce qu’il n’aurait jamais vu autrement.