Le mythe du labyrinthe
I. Les labyrinthes anciens
1) Préhistoire
La plus ancienne représentation d’un labyrinthe a été trouvée dans une tombe
sibérienne datant du paléolithique : il s’agit d’un dédale de sept circonvolutions,
entouré de quatre doubles spirales, le tout gravé sur un morceau d’ivoire de
mammouth. On trouve aussi des labyrinthes au temps du néolithique, au bord du
Danube, près de la mer Égée, en Savoie, en Irlande, en Sardaigne, au Portugal, en
Italie (au Val Camonina, il y a 4 000 ans), à Malte ou encore à Belgrade, sur des
figurines datant de 7 000 ans. Ces tracés sont inscrits dans des carrés ou des cercles,
accompagnés de dessins d’ours, d’oiseaux ou de serpents. Sur l’île de Gavrinis, en
Bretagne, il a été découvert une galerie avec de multiples embranchements. Les
changements de direction sont indiqués notamment par des spirales. Ces tracés
labyrinthiques s’inscrivent toujours dans des lieux sacrés.
Ainsi, d’après Jacques Attali, le labyrinthe apparaît non seulement comme un
symbole, mais aussi comme le support d’un mythe, voire un mode de
communication : un langage avant l’écriture.
2) Egypte ancienne
Le plus ancien labyrinthe réellement construit serait attribué, selon Hérodote, à
Amménémès III, pharaon de la XIIe dynastie, qui aurait eu pour projet de construire
près du lac Moéris (actuel Birket-Karoun), son palais monumental, comportant une
suite de 3 000 salles et couloirs sur plusieurs niveaux. Ce labyrinthe fut construit pour
glorifier son pouvoir, mais aussi pour rappeler aux Égyptiens le nom de leurs douze
rois et célébrer la dodécarchie : « Les Égyptiens s’étaient trouvés libres après le règne
d’Héphaïstos. Mais, incapables en tout temps de vivre sans roi, ils s’en donnèrent
douze, en divisant l’Égypte entière en douze lots […] Une de leurs décisions fut de
laisser un monument commun qui rappelât leurs noms : ceci décidé, ils firent
construire un labyrinthe au-dessus du lac Moéris et proche de la ville qu’on appelle
Crocodilopolis ». Cet édifice aurait d’ailleurs inspiré Dédale pour la construction de la
prison qui devait enfermer le Minotaure.
Toujours en Égypte, la pyramide de Hawara possède un véritable labyrinthe, pour
accéder au temple funéraire. Selon Hérodote, ce monument comptait douze cours
principales entourées de galeries et de salles. Strabon soulignait qu’il y avait autant
de salles dans le labyrinthe que de nomes (divisions administratives) dans le pays.
3) Grèce antique
On situe en Crète, sur l’île du roi Minos, le labyrinthe du Minotaure construit par
Dédale ; c’est en effet sur l’ordre de ce roi qu’il fut construit, afin d’y faire enfermer la
créature monstrueuse née des amours de la reine Pasiphaé et d’un taureau.
Étymologiquement, le mot dériverait du terme « labrys » qui désigne une hache, plus
exactement une double hache comme celles dont on a retrouvé des reproductions
gravées dans la pierre à Cnossos. Les recherches archéologiques faites en Crète sur
les palais minoens, notamment celui de Cnossos, révèlent effectivement des
constructions étendues, dont le plan d’ensemble est complexe. Le mythe du
Labyrinthe pourrait n’être qu’une transposition de cette complexité architecturale.
Par métonymie on appelle dédale, du nom du constructeur légendaire du labyrinthe
crétois, tout lieu où l’on risque de s’égarer en raison de la complication des tours et
détours et, abstraitement, tout ensemble de choses embrouillées et confuses ; de
sorte que les deux mots labyrinthe et dédale sont pratiquement synonymes.
D’après la légende, seules trois personnes ont réussi à sortir du Labyrinthe: Dédale,
Icare et Thésée.
Comme toujours, les variantes du mythe sont nombreuses : selon les versions,
Dédale et son fils Icare ont été enfermés par Minos lui-même : le commanditaire de
l’ouvrage voulait être certain que son créateur n’en éventerait pas les plans. Or, la
conception était tellement parfaite que l’architecte lui-même était bien incapable
d’en trouver la sortie. Pour d’autres, il fut puni pour avoir donné l’idée du fil à Ariane.
Dans tous les cas, il dut recourir à un ingénieux stratagème : fuir par les airs, en
s’envolant grâce à des ailes faites de plumes collées avec de la cire.
La troisième personne sortie du Labyrinthe est Thésée : venu en Crète pour tuer le
monstre, il rencontre Ariane, fille de Minos, qui s’éprend de lui ; aussi lui donne-telle,
avant qu’il pénètre dans le monument où il doit se perdre, une pelote de fil qu’il
déroulera derrière lui au fur et à mesure qu’il avance dans les galeries : cette ruse
doit lui permettre de retrouver son chemin, une fois sa mission accomplie (le fameux
« fil d’Ariane »).
Ainsi dans le mythe grec, Thésée incarne le courage et la force : c’est lui qui affronte
et terrasse le minotaure, tandis qu’Ariane incarne la finesse et l’intelligence.
Après avoir fui la Crète, Thésée arrivant à Délos inventa une danse en rond « sur une
combinaison de mouvements alternatifs et circulaires », les uns derrière les autres,
autour de l’autel d’Apollon. Cette danse évoquait le fil d’Ariane, les détours du
labyrinthe… Elle fut dansée pendant de très nombreuses années sur l’île de Délos et à
Athènes.
Le mythe du labyrinthe est une double représentation de l’Homme et de sa
condition : il représente l’Homme obscur à lui-même, qui se perd en essayant de se
connaître. Il symbolise l’âme humaine dans toute sa complexité, au plus intime d’ellemême
renfermant le mal (ainsi peut s’interpréter l’image de la créature monstrueuse
qu’est le minotaure enfermé au coeur du labyrinthe).
Le labyrinthe représente aussi l’Homme face à l’univers : perdu, ne sachant d’où il
vient, où il est, où il va, et cherchant à sortir de cet état, c’est-à-dire à trouver des
réponses aux questions qu’il se pose.
Le labyrinthe est ainsi une métaphore sur le sens de la vie : l’envol de Dédale et Icare
peut symboliser l’élévation de l’esprit vers la connaissance ou celle de l’âme vers la
spiritualité, qui permet de sortir de l’enfermement et de l’absurdité de la condition
humaine.
La légende grecque reprend quelques aspects du mystère égyptien : la mort, la
possibilité d’égarement, le fil conducteur et la notion de non-retour. Mais la
comparaison s’arrête là. En effet, autant pour les Égyptiens, le plus important était
d’atteindre le centre, autant pour les Grecs, il importait de revenir.
4) Autres civilisations
En dehors de la légende du Minotaure, le labyrinthe, en tant que symbole d’un
cheminement initiatique long et difficile, est connu de nombreuses civilisations
anciennes, au point que l’on peut parler d’archétype universel : les hommes
préhistoriques, les Mésopotamiens, les Scandinaves, les Hopis, les Navajos, les
Indiens, les aborigènes d’Australie, les Touaregs, les juifs de Palestine, les Mayas…
ont dessiné des labyrinthes. En Inde, le mandala est une figure labyrinthique: il s’agit
d’un cercle sacré, au sein duquel on trouve des divinités bouddhiques.
De même, en Chine, on trouve des labyrinthes gravés dans la grotte de T’ong T’ing,
sous la forme de chemins d’encens dont la consumation sert à mesurer le passage du
temps. Ils servent surtout la nuit, lorsque le soleil ne peut éclairer. En Scandinavie, il
n’est pas rare de trouver nombre de labyrinthes, dont les murs délimitant les
chemins sont construits avec des pierres de différentes dimensions. La figure de fylfot
(svastika sacré) ainsi construite, et fondée sur neuf points (chiffre sacré), peut être
trouvée sur des îles isolées. Elle sert pour des danses ou des jeux traditionnels.
Dans ces différentes cultures, les labyrinthes de pierre ou de gazon présentent
toujours un parcours unique avec sortie rapide. Parcourir le labyrinthe, seul ou avec
l’ensemble de la communauté, est alors l’occasion d’une introspection. Les méandres
symbolisent le cours de la destinée humaine, ses pièges et ses tourments.
Citons aussi l’île de Malekule au nord-est de la Nouvelle-Calédonie, qui possède de
nombreux labyrinthes, utilisés dans des rites sacrés. Leur centre symbolise le passage
entre le monde des vivants et celui des morts.
Des tracés de chemins tortueux ont été taillés dans les parois rocheuses du désert
américain et sur les falaises scandinaves. Des dédales ont été creusés dans la tourbe
au pays de Galles et en Angleterre (comme le Julian’s Bower à Alkborough). Monstres
et géants font partie de ce mythe, et les églises elles-mêmes se sont servies de son
symbolisme. Aujourd’hui ils ne sont plus qu’une amusante curiosité, dont l’un des
modèles les plus connus est celui du Hampton Court en Angleterre.
II. Les labyrinthes d’églises
1) Caractéristiques générales
Lorsque se développe le christianisme, bien souvent au lieu d’effacer ou de
combattre les signes des rites antérieurs, le nouveau culte les récupère : ainsi
sont absorbés les dieux, les temples, les cathédrales, les reliques, les fêtes
agricoles et les labyrinthes présents dans les tombeaux ou les différents espaces
sacrés des cultes païens (à noter que la Bible n’évoque aucunement l’existence de
labyrinthes, si ce n’est, indirectement, celui formé par les murailles qui
entouraient et protégeaient la ville de Jéricho).
Au IVe siècle, en 324 exactement, on rencontre déjà un labyrinthe creusé dans le
sol de la basilique chrétienne San Reparatus à El-Asnam en Algérie. Il faut
attendre le VIe siècle pour voir apparaître des labyrinthes d’églises en Europe : le
plus ancien se trouve à la basilique San Vitale de Ravenne en Italie. Mais le
symbole hautement païen du labyrinthe est abandonné durant tout le Haut
Moyen Âge, pour n’être repris qu’au XIIe siècle. Ce trait est devenu commun à
bon nombre d’églises et à la plupart des grandes cathédrales d’Europe. Les plus
vastes se trouvent dans les cathédrales françaises : Poitiers, Amiens, Arras,
Auxerre, Reims, Bayeux, Chartres, Mirepoix, Saint-Omer, Saint-Quentin,
Toulouse. Le labyrinthe y est toujours situé du côté ouest, la direction d’où
viennent les démons (l’ouest, où le soleil disparaît, représentant la direction de la
mort). Ne pouvant se déplacer qu’en ligne droite, les démons étaient ainsi piégés
avant d’arriver au choeur.
À travers les siècles, le labyrinthe d’église a connu différentes appellations : « le
dédale » ( en référence à l’architecte du labyrinthe de Cnossos), « le méandre »,
« le chemin de Jérusalem », « la lieue » (car il fallait pour parcourir le labyrinthe à
genoux le même temps que pour faire une lieue à pied), « la Via Dolorosa » (en
évocation du chemin que prit le Christ entre le tribunal de Ponce Pilate et le
Golgotha )… Le centre, lui, était nommé « paradis » ou encore « Jérusalem ». Ces
chemins étaient suivis, si possible à genoux, par les pénitents qui ainsi réalisaient
symboliquement un voyage en Terre Sainte et s’épargnaient un pèlerinage réel,
pas toujours possible, notamment pour les pauvres. Le dédale était une
représentation optimiste de la sanction finale, car il ne comportait quasiment
jamais d’embranchements, ni boucles, ni culs-de-sac, et ne demandait, pour
aboutir au centre, que de la persévérance. Quelques labyrinthes, de formes
diverses, ont ainsi été découverts dans toute l’Europe. Mais la structure dite
« officielle » du labyrinthe d’église est une forme circulaire à onze anneaux
concentriques. Depuis l’Antiquité, le cercle est le symbole de l’éternité, de l’infini
et par conséquent, de la puissance de la Divinité. Il est aussi le symbole du soleil,
parfois assimilé au Christ.
2) Un exemple : Chartres
Le labyrinthe de la cathédrale de Chartres est un imposant labyrinthe de douze
mètres de diamètre qui, déroulé, mesure 150 m de long. Son dessin sur le sol
résulte d’une opposition de pavages blancs et bleus. Le centre était autrefois orné
d’une plaque de cuivre représentant Thésée, Dédale et le Minotaure (retirée en
1793 pour fondre des canons pour la République). Un psaume se déroule sur
toute la longueur de son parcours. Autour du centre, les couloirs se déroulent en
onze cercles, la perfection étant symbolisée par le nombre 12. Les croyants (et
notamment les pèlerins de Compostelle) suivaient le tracé sans réellement
contrôler la direction, commençant par se diriger droit au but, vers le centre,
avant de s’en éloigner, le labyrinthe forçant ainsi les fidèles à de multiples
détours. Les sinuosités devaient symboliser les tribulations de la vie chrétienne.
Les déambulations lors de ce parcours symbolique constituent un véritable
chemin spirituel et c’est l’occasion pour le croyant d’une longue introspection.
En 2008, le labyrinthe n’est pas visible tout le temps, des bancs étant placés sur le
dallage. Mais de Pâques à la Toussaint, (et parfois le reste de l’année,
renseignements au diocèse de Chartres) il est découvert le vendredi et les fidèles
peuvent y déambuler. Si le labyrinthe de Chartres est constitué d’arcs de cercles,
celui d’Amiens est constitué de segments de droites, mais selon un plan
rigoureusement identique à celui de Chartres. De même, la basilique de Saint-
Quentin propose aussi, sur son pavé, un labyrinthe déambulatoire.
3) Un labyrinthe digital : Lucques
On trouve un des plus petits labyrinthes d’église à la cathédrale de Lucques en Italie (voir
illustration). Il est gravé sur le mur, et mesure environ 50 cm de large. Les fidèles
suivaient le parcours du doigt : c’est un labyrinthe digital. À l’intérieur, on reconnaît —
quoique difficilement — les figures usées de Thésée et du Minotaure gravées au centre.
L’inscription dit « Ceci est un labyrinthe que bâtit le Crétois Dédale, et duquel nul y étant
entré n’en ressortit sauf Thésée ; encore ne l’aurait-il pu sans Ariane, qui l’aida paramour ».
4) Mouvement de destructions
À la fin du Moyen Âge, le labyrinthe devient synonyme de mal : il est le lieu
maudit de la luxure, du péché, de la perdition et de l’errance. À partir du XIVe
siècle, les hommes d’églises vont procéder à l’effacement des labyrinthes
dessinés sur le sol. Ceux qui ne peuvent être détruits sont détournés en jeux
totalement dérisoires ou sont cachés sous des tapis. En 1538, un arrêt du
Parlement de Paris interdit encore ces dessins. Au XVIIIe siècle, on détruit ceux de
la cathédrale de Sens, de Poitiers, d’Auxerre, d’Arras et d’Amiens (en 1825). Un
labyrinthe se trouve dans les ruines de l’abbaye Saint-Bertin, à Saint-Omer.
Le labyrinthe de la cathédrale de Reims est ainsi détruit en 1779 à cause du bruit
généré par les jeunes fidèles qui s’amusaient de ces dédales pendant les offices.
Celui-ci, appelé le labyrinthe de Salomon, était le signe de l’existence indéfinie et
de la mutabilité de la matière. Ce mouvement de destruction massive est suivi
dans tous les autres pays chrétiens, car les labyrinthes représentaient une
concession impardonnable au paganisme. Seuls subsistent encore aujourd’hui
ceux de Saint-Quentin, Bayeux et Chartres (d’autres ont été reconstruits par la
suite) .
Presque tous les folios du Livre de Kells comprennent au moins de petites
enluminures telles que cette initiale décorée.
Certaines enluminures labyrinthiques ont par ailleurs été remarquées dans
quelques manuscrits religieux, comme le Livre de Kells, réalisé par des moines
celtes vers l’an 800.
5) Symbolisme du labyrinthe
Le cercle dans lequel s’inscrit le labyrinthe symbolise l’unité, la perfection : il
renvoie à la finitude de la vie. Dans de nombreuses cultures, l’Univers est
représenté par une série de cercles concentriques. L’ovale représente en général
le féminin, les lignes brisées rappellent les rivières, et les lignes droites, la pluie
(l’eau étant le symbole de la vie). Le carré, quant à lui, représente l’Univers ou la
Terre, la Création, et la croix centrale, le Cosmos, avec une ligne verticale
(symbole de l’esprit masculin) et une ligne horizontale (symbole de la matière
féminine), dont le point de rencontre est l’humanité. Le labyrinthe est donc une
représentation de la vie même. La spirale peut aussi représenter le devenir : elle
implique une vision cyclique de l’histoire, « Tout revient éternellement, mais avec
une dimension nouvelle, parfaite contradiction de la ligne, de la conception
unilinéaire du temps. ».
Le labyrinthe est aussi un archétype de la Connaissance. Son itinéraire se situe
entre les Cornes du Monstre que l’initié doit affronter. Son parcours est un
chemin d’épreuves correspondant à l’imagerie symbolique d’un pont à traverser.
Ce pont archétypal est dénommé, dans la tradition mazdéenne Pont de Cinvat. Il
sépare deux univers selon Henry Corbin. Le passage d’un univers à l’autre
s’effectue au prix de cette traversée qui s’accomplit selon des stratégies précises,
où rien n’est laissé au hasard, à l’instar de la sortie d’Égypte. Les directives devant
mener à la sortie du labyrinthe sont consignées dans les rites et traditions.
Le labyrinthe est également symbole de voyage. Union entre la spirale et la
tresse, il représente un voyage différent selon le but recherché : le traverser ou
atteindre son centre. Dans le premier cas, l’épreuve est unique (le dernier voyage
de l’homme vers la mort, ou le passage vers l’au-delà). Dans le second cas,
l’épreuve peut être double, triple… car après avoir atteint le centre, encore faut-il
pouvoir ressortir. C’est l’image même de l’individu qui traverse une épreuve
(physique, psychologique…), et qui doit sacrifier une partie de lui-même pour
survivre. Celui qui a réussi devient un initié ; il entre dans une nouvelle vie (d’où
l’importance des rites initiatiques depuis les hommes préhistoriques). Le face à
face avec la mort permet à l’individu sa résurrection.
Pour Alain Benoist, le thème du labyrinthe associe une construction royale et une
promesse non tenue, qu’il s’agisse du roi Minos et du labyrinthe, de la
construction des murailles de Troie, ou de la forteresse d’Asgaard… En outre, le
thème implique obligatoirement une femme ou une déesse (Hélène pour Troie,
Ariane en Crète, …)