Les dangers du raccourci

Problématique

Promenades, lenteur, flânerie, temps perdu, détours… ces mots font rêver, parce qu’ils disent une vie heureuse et humaine. Mais si nous n’y prenons garde, eux-mêmes et ce qu’ils expriment se trouveront relégués dans un passé progressivement oublié, au profit d’une efficacité qui transforme le quotidien des hommes en course simplificatrice. En tout domaine, il faut répondre à une urgence. Chaque geste, chaque initiative sont le résultat d’une sollicitation dont on se demande si elle laisse encore le temps et la liberté de penser.

Le temps modifié

Que nous disent à ce sujet certains sociologues ? Ils s’accordent à penser – et il y a de cela déjà quelques décennies – que le monde moderne, particulièrement dans le domaine de la communication, a profondément modifié notre rapport au temps. C’est pour aller plus vite et atteindre plus directement le vif du sujet que nous avons simplifié notre manière de parler, passant de la phrase discursive des écrivains classiques à ces propos raccourcis que sont à notre époque les textos et autres SMS, qui demandent essentiellement de réagir. En 1955, R. Huyghe dénonçait la transformation de la pensée en sensation, le recours à l’image pour remplacer le texte, la domination progressive du sensible, perçu immédiatement, sur le pensé, qui demande un effort de l’esprit. D. Wolton et J.-C. Guillebaud (-+ DOCUMENT 6, p. 153), tous deux spécialistes des médias, opposent le temps immédiat de l’information « en direct » au temps discontinu et plus lent de la vie et de la pensée. M. Serres fait observer que la vie politique est cantonnée dans le court terme (les élections à venir), tandis qu’il faut prendre des décisions à long terme, notamment en ce qui concerne le devenir de notre planète.

Un monde de paradoxes et de contradictions

Partout, le direct s’oppose au détour, provoquant des contradic­tions dans les activités humaines. La maîtrise des distances par la vitesse de déplacement et de communication entraîne un déferlement d’informations immédiates, mais sans aucune hiérarchisation : plus que jamais, il faut trouver le temps de réfléchir, de classer, de faire un tri dans ce qui nous submerge ; mais plus que jamais ce temps manque. Quand il suffit de deux ou trois « clicks » pour obtenir directement ce qui aurait demandé des heures de recherches, pourquoi perdre du temps à s’interroger sur la fiabilité des sources ? Pourtant, les erreurs sont multiples. Tout semble facile à obtenir, mais cette facilité du raccourci (apparent) exige lucidité et conscience des risques, ce qui demande du temps… L’image labyrinthique d’un gigantesque échangeur routier pourrait bien illustrer l’enchevêtrement paradoxal de nos démarches: vu d’en haut, le dédale des voies semble facile à comprendre, et utile, mais lorsqu’on se trouve sur le terrain, aucune visibilité ne permet de se retrouver dans la multitude des directions offertes. L’impression de liberté est démentie par celle d’un emprisonnement.