J. Attali, Conversation autour du labyrinthe

Conversation autour du labyrinthe

Entretien avec Jacques Attali, propos recueillis par Marc de Smedt

Marc de Smedt : En fait, à la lecture de votre livre, on s’aperçoit que les traditions du monde entier ont symbolisé leur propre quête du Graal, de la vérité, par la représentation du labyrinthe. Pourrait-on dire que ce symbole graphique figure l’infini de la quête ?

Jacques Attali : Oui, c’est le symbole du voyage, de tous les voyages et évidemment de celui de l’homme vers la vérité, traqué par le mensonge.

M. de S. : Je reviens d’Italie où j’ai visité une nécropole étrusque peu connue, le tombeau de la Reine à Tuscania, sous laquelle se déploie un labyrinthe de trente-six couloirs à 30 mètres de profondeur sous terre. Précédé d’un guide, je n’ai pu en parcourir que quelques mètres, courbé en deux dans un boyau étroit, dans le noir absolu. La fonction initiatique de tels endroits paraît évidente : le néophyte devait probablement s’y perdre pour mieux se retrouver. Avez-vous une idée des rites d’initiation et des cultes qui pouvaient se pratiquer dans ce genre d’endroits ?

J. A. : En Crête et dans le monde grec et romain, cela servait dans certains cas à un rite d’initiation des adolescents, rite de passage, d’acceptation dans le groupe. Ils y rencontraient des bêtes sauvages, réelles ou virtuelles.

M. de S. : Pourrait-on dire que le labyrinthe est censé conduire à l’intérieur de soi-même, vers une sorte de sanctuaire intérieur et caché dans lequel siège le plus mystérieux de la personne humaine ?

J. A. : Oui, bien sûr. C’est en quoi la psychanalyse peut être analysée comme un guide de voyage : l’inconscient est structuré comme un labyrinthe.

M. de S. : Dans votre livre, vous parlez rapidement de la Kabbale, de l’arbre des Sephiroths que vous comparez à un labyrinthe tout en disant qu’il faut le parcourir « selon un itinéraire très précis… » et : « … une succession précise de voies appelées “ l’Éclair ” qui traverse l’une après l’autre les dix dimensions de Dieu et fait agir, dans l’ordre, l’équilibre, l’épanouissement et le repli. » N’y-a-t-il pas là une contradiction ?

J. A. : Non. Le labyrinthe aussi doit être pris comme un chemin précis délimité entre ses impasses. Là où vous avez raison, c’est que la Kabbale et la tradition juive ne font pas la part belle à l’égarement qu’elles ne tolèrent pas.

M. de S. : Vous dites qu’« à partir de la Renaissance, les labyrinthes s’effacent ; la Raison l’emporte dans les discours dominant sur la foi, la science sur la ruse, la mathématique sur le savoir pratique, la vie réelle sur la Vie éternelle, la transparence sur l’obscurité, la ligne droite sur le contournement. » Ce refus de la pensée labyrinthique a été générateur de progrès, mais ne nous a-t-il pas conduit aussi à un mur ? Êtes-vous d’accord avec Edgar Morin qui prône le retour à une « pensée complexe » ?

J. A. : En effet. Je préfère parler de pensée « labyrinthique » que « complexe », car il s’agit d’une notion plus précise, à mon sens : la pensée doit voyager comme dans un dédale.

M. de S. : Vous citez un nombre impressionnant d’anciens labyrinthes d’églises en France, effacés, grattés, entre le XIVe et le XIXe siècle. Il n’en resterait que trois spécimens ceux de Saint-Quentin, Bayeux et Chartres. Or, on sait que les 200 mètres de celui de Chartres étaient parcourus à genoux, vers un centre qui serait le tombeau vide du Christ, but du pèlerinage. Mais aussi qu’on y jouait à des jeux, à des danses, à des processions. L’abandon de cette fonction du labyrinthe vous semble-t-il avoir provoqué une sorte d’appauvrissement graduel du contenu initiatique du message ? Comme si l’Église avait voulu gommer certaines traces de son passé et y avait perdu un peu de son âme, pour gagner quoi ?

J. A. : Pour y gagner sa modernité, son insertion dans l’idéologie de la ligne droite. Or Dieu est labyrinthique. Il aime que les hommes voyagent. Il en a besoin. La vitesse n’est pas ce qu’il attend de ses créatures… Mais la plénitude.

M. de S. : La vogue actuelle des pratiques de méditation vous paraît-elle être une mode, comme certains le prétendent, ou vient-elle plutôt d’une nécessité absolue pour l’être de retrouver des techniques capables de l’aider à voir clair dans ses labyrinthes intérieurs ?

J. A. : Une aide pour retrouver ce que les labyrinthes nous apprenaient pendant si longtemps : voir clair en soi.

M. de S. : Quelles sont les qualités que développe la pensée labyrinthique et que notre éducation moderne a refoulées ?

J. A. : L’intuition, la curiosité, l’enchantement, le goût de la solitude, la mémoire, le bon usage de l’échec.

M. de S. : Vous dites que ceux qui sauront maîtriser les labyrinthes de notre avenir seront les nomades internationaux capables, selon le mot de Sénèque que vous citez, de « créer une infinité de chemins dans cet espace fini » qu’est la vie. Préconisez-vous une nouvelle race d’êtres mutants qui sauront créer une nouvelle civilisation dont les valeurs n’auront plus grand-chose à voir avec celles qui ont cours de nos jours ?

J. A. : Oui. Chacun, qui saura méditer aux secrets des chemins de sagesse, y aura sa place.

M. de S. : Pourtant, lors de diverses interventions télévisées, vous êtes aussi apparu comme un Cassandre mettant en garde contre la « folie » du monde actuel, perdu dans les labyrinthes qu’il a secrétés et dont il ne sait se dépêtrer. Q’est-ce qui l’emporte, de votre optimisme ou de votre pessimisme ?

J. A. : L’un se nourrit de l’autre : tout est possible. Le pire est le plus vraisemblable. Le meilleur est à notre portée.

M. de S. : Votre livre se termine sur le mot « sagesse ». Ne serait-ce pas là la clé, le concept, la pratique, à développer d’urgence dans nos systèmes éducatifs comme à l’intérieur de nous-mêmes ?

J. A. : Exactement. Cela exige retour sur soi, conscience de sa propre faillibilité et de sa créativité.

À lire :

Chemins de sagesse, traité du labyrinthe, Jacques Attali, éd. Fayard.
L’esprit du labyrinthe, Patrick Conty, Question de n° 104, éd. Albin Michel.