La symbolique du labyrinthe
ARTICLE DE DICTIONNAIRE
Le labyrinthe est originellement le palais crétois de Minos où était enfermé le Minotaure et d’où Thésée ne put sortir qu’à l’aide du fil d’Ariane. On retient donc essentiellement la complication de son plan et la difficulté de son parcours.
Le labyrinthe est, essentiellement, un entrecroisement de chemins, don certains sont sans issue et constituent ainsi des culs-de-sac, à travers lesquels il s’agit de découvrir la route qui conduit au centre de cette bizarre toile d’araignée. La comparaison avec la toile d’araignée n’est pas exacte d’ailleurs, car celle-ci est symétrique et régulière, alors que l’essence même du labyrinthe est de circonscrire dans le plus petit espace possible l’enchevêtrement le plus complexe de sentiers et de retarder ainsi l’arrivée du voyageur au centre qu’il veut atteindre.
Mais ce tracé complexe se retrouve à l’état de nature dans les couloirs d’accès de certaines grottes préhistoriques ; il est dessiné, assure Virgile1, sur la porte de l’antre de la Sibylle de Cumes2 ; il est gravé sur les dalles des cathédrales ; il est dansé en diverses régions, de la Grèce à la Chine ; il était connu en Égypte. C’est que – et son association à la caverne3 le montre bien – le labyrinthe doit à la fois permettre l’accès au centre par une sorte de voyage initiatique, et l’interdire à ceux qui ne sont pas qualifiés. En ce sens, on a rapproché le labyrinthe au mandala4, qui comporte d’ailleurs parfois un aspect labyrinthique. Il s’agit donc d’une figuration d’épreuves initiatique, discriminatoires, préalables au cheminement vers le centre caché. {…}
Le labyrinthe a été utilisé comme système de défense aux portes des villes fortifiées (forteresse). Il était tracé sur des maquettes de maisons grecques antiques. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’une défense de la cité, ou de la maison, comme située au centre du monde. Défense non seulement contre l’adversaire humain, mais aussi contre les influences maléfiques. On notera le rôle identique de l’écran placé au milieu de l’allée centrale des temples, dans le monde sinoïsé5, où lesdites influences sont censées ne se propager qu’en ligne droite.
La danse de Thésée, appelée danse des grues, est évidemment en rapport avec le cheminement labyrinthique. Or il existe aussi en Chine des danses labyrinthiques qui sont des danses d’oiseaux (tel le pas de Yu), et dont le rôle n’est pas moins d’ordre surnaturel.
Symbole d’un système de défense, le labyrinthe annonce la présence de quelque chose de précieux ou de sacré. Il peut avoir une fonction militaire, pour la défense d’un territoire, d’un village, d’une ville, d’un tombeau, d’un trésor : il n’en permet l’accès qu’à ceux qui connaissent les plans, aux initiés. Il a une fonction religieuse de défense contre les assauts du mal : le mal est non seulement le démon, mais aussi l’intrus, celui qui est prêt à violer les secrets, le sacré, l’intimité des relations avec le divin. Le centre que protège le labyrinthe sera réservé à l’initié, à celui qui, à travers les épreuves de l’initiation (les détours du labyrinthe), se sera montré digne d’accéder à la révélation mystérieuse. Une fois parvenu au centre, il est comme consacré ; introduit dans les arcanes6, il est lié par le secret. Les rituels labyrinthiques sur lesquels se fonde le cérémonial l’initiation… ont justement pour objet d’apprendre au néophyte, dans le cours même de sa vie d’ici-bas, la manière de pénétrer, sans s’égarer, dans les territoires de la mort (qui est la porte d’une autre vie)… D’une certaine manière, l’expérience initiatique de Thésée dans le labyrinthe de Crète équivalait à la recherche des Pommes d’Or du jardin des Hespérides7 ou de la Toison d’Or de Colchide8. Chacune de ces épreuves se ramenait, en langage morphologique9, à pénétrer victorieusement dans un espace difficilement accessible et bien défendu, dans lequel se trouvait un symbole plus ou moins transparent de la puissance, de la sacralité et de l’immortalité.
JEAN CHEVALIER, ALAIN GHEERBRANT, Dictionnaire des Symboles
(1969-1982), article « Labyrinthe », Éditions Robert Laffont.
1. Poète latin (70-19 av. J.-C.), auteur de l’Énéide (29-19 av. J.-C.), récit épique rapportant l’errance d’Énée, Troyen rescapé de la guerre de Troie.
2. Prophétesse antique que l’on venait consulter à Cumes, en Italie.
3. Dans les traditions initiatiques grecques, la caverne représente le monde. On en un exemple dans l’allégorie que Platon développe dans La République.
4. Représentation circulaire complexe utilisée dans les traditions hindoues.
5. Caractérisé par la culture chinoise.
6. Connaissances secrètes.
7. Un des douze travaux d’Hercule.
8. Expédition menée par Jason et les Argonautes.
9. En langage qui pouvait signifier « par sa forme ».