J.P. Astolfi, L’erreur, un outil pour enseigner
Erreur, errer, errance… Pour J.-P. Astolfi, didacticien enseignant les sciences de l’éducation, se tromper n’est pas toujours une démarche négative et révélatrice de manques chez celui qui la commet. C’est un instrument utile aux enseignants.
L’erreur retrouve ici son étymologie latine d’« errer ça et là », et, seulement au sens figuré, celui d’incertitude, d’ignorance, et même d’hérésie, car l’erreur a pu mener jusqu’au bûcher… Comment ne pas « errer » quand l’on ne connaît pas déjà le chemin ? Si quelqu’un nous le désigne, nous pouvons bien sûr éviter grâce à lui l’errance temporaire, mais nous savons bien que la première fois que nous serons seul, nous n’éviterons pas d’avoir à nous approprier, en première personne, ce qui faisait jusque-là l’objet du guidage.
L’erreur a ainsi à voir avec le voyage, dont Michel Serres a montré qu’il est une figure déterminante de tout apprentissage (Serres, 1991). Mais attention, il s’agit bien d’un voyage avec ce que cela comporte de dépaysement et de risque et non d’un simple déplacement ou trajet balisé. Il faut citer ici le beau commentaire qu’en donnent P. Meirieu et M. Develay1 dans Émile 2 reviens vite… ils sont devenus fous.
« Il ne suffit pas de faire le chemin à côté de celui qui apprend : le fait que le guide connaisse l’itinéraire ne supprime pas les terreurs qui naissent au regard de paysages et de formes inconnues. Le fait que celui qui est à vos côtés vous explique qu’il a fait mille fois le chemin ne lève pas l’inquiétude de ne pas en être soi-même capable. Et puis vient toujours un moment où le guide vous laisse seul avec votre peur, où toute votre volonté se tend dans un geste impossible, où vous n’êtes plus qu’un pied qui ne peut s’arracher du sol, qu’une main qui ne peut s’arracher de la paroi. Plus rien, à ce moment, n’existe autour de vous. Vous n’entendez ni les propos rassurants de vos camarades, ni les encouragements du guide, ni les menaces des responsables de l’expédition. Vous êtes seul avec un rocher, un chemin, un mot. La fatigue vous submerge. Vous vous agrippez à votre mot, à votre énoncé, à votre idée comme à une branche que vous ne voulez pas lâcher. Ce détail insignifiant prend des proportions énormes, vous ne voyez plus que lui. Vous ne bougez plus. Vous voudriez tourner les talons… Puis, tout à coup, vous trouvez le courage de vous lancer : vos yeux courent sur la page jusqu’à ce qu’ils trouvent une expression où se fixer, ils s’y attardent et, de là, vont explorer les alentours. Votre pensée se dénoue, abandonne les vieilles représentations sur lesquelles elle était fixée, elle se détend et agrège quelques parcelles de nouveauté, surprise que la chose, à tout prendre, ne soit pas plus difficile. »
Jean-Pierre Astolfi, L’Erreur, un outil pour enseigner, 2006, Éditions ESF
1. Spécialistes des sciences de l’éducation.
2. Référence au traité d’éducation de J.-J. Rousseau, Émile ou de l’Éducation (1762).