Yves Bonnefoy, La vie errante

Il a quitté son hôtel de fort bonne heure avec ce qui lui semblait un guide illustré de la ville. Il a traversé le fleuve par un pont qui fut bâti au siècle où celle-ci accéda à l’indé­pendance, à l’avenir, et à la beauté en architecture. Sur l’autre rive les monuments de cette splendeur, à la fois sévère sur les arcades et toute en démesure, lui a-t-on dit, toute chimères et grands élans de couleur cachée de l’autre côté – le silencieux, le désert – des lourdes portes.

Et voici, entre deux de ces édifices, la rue qui mène par derrière eux dans les lieux de vie ordinaire, jusqu’aux remparts. Ce doit être une suite de maisons un peu en désordre, beaucoup le temps s’étant écoulé depuis la première grande époque, d’où des décrépitudes, des abandons, mais des recommencements aussi, de nouveaux bâtiments en saillies à des carrefours, et même de nouveaux styles. Et c’est bien là ce qu’il voit, mais que de signes qu’il n’avait pas prévus ! Il imaginait des parois nues, de hautes fenêtres grillagées, et ce sont partout, au contraire, mais bien silencieuses, c’est vrai, de petites boutiques basses, obscures, de celles dont il faut s’approcher, pressant son front à la vitre, pour y distinguer la chose vendue, qui est une vague petite flamme dans cette eau d’un miroir qu’aucun soleil ne pénètre. Quant à la rue elle-même, elle est plus longue, beaucoup plus longue qu’il ne pensait, et des rues traversières la coupent à chaque instant, qui lui proposent d’autres quartiers vers lesquels il se dirige parfois, par brusque attrait pour une chapelle demi-cachée, ou un plan de soleil à l’autre bout d’un passage sombre, mais dont il revient assez vite, parce que ces nouvelles voies se sont divisées à leur tour, entre encore d’autres chapelles, d’autres hauts escaliers sous des colonnades, d’autres de ces demeures princières aux lourdes portes cloutées où furent frappés des coups si violents, quelquefois, des coups résonnant si longtemps par toute la profondeur des salles vides.

Oui, il revient sur ses pas, toujours, il revient vers la rue qu’il a a voulu suivre, et il voit bien qu’il y réussit, il en est heureux, mais les espaces n’ont donc pas cessé de lui apparaître plus vastes qu’il ne savait, peut-être même, en vient-il à penser, se dilatent-ils, à mesure qu’il y avance, sous ce ciel du matin qui semble, lui, s’être immobilisé : fléau qui tient la balance égale entre deux masses d’azur. Tout se multiplie, tout s’étend, c’est au point qu’il en vient à apercevoir au loin, parmi les passants de la ville haute, qui tout de même a quelque chose de sombre, des êtres qui se colorent des teintes claires du souvenir. Cet homme, cette femme, par exemple. Lui qui s’approche souriant,

la main tendue, mais, au dernier moment, où est-il ? Et elle une figure d’emblée si floue, bien qu’elle appelle et fasse des signes, robe toute phosphorescente sous le chapeau de clarté.

Ils étaient là, ou presque. Bonjour, adieu, il faut s’éloigner dans cette rue qui s’élargit, s’étire, s’efface. […]

Yves BONNEFOY (né en 1923), la Vie errante (1993), « Tout un matin dans la ville », coll. « Poésie N, Éditions Mercure de France.

Pour analyser le document

1. Le personnage se promène dans une ville. Indiquez quels sont les lieux évoqués et de quelle manière ils sont perçus : sur quel phénomène celui qui parle met-il l’accent à plusieurs reprises ?

2. Caractérisez la promenade effectuée par le « voyageur ».

3. La ville évoquée n’a pas de nom, pas plus que le personnage désigné par « II » : quels sont les effets créés par ce double anonymat ? Quelle(s) signification(s) cette caractéristique confère-t-elle à l’expé­rience rapportée ?