Dakar au début du XXème siècle : une ville coloniale marquée par la ségrégation

Source principale : une carte topographique datée de 1923

Où trouve-t-on cette carte? Voir lien sur le site Navigae

Quelle est l’origine et la fiabilité de la source? Voir commentaires sur Géoconfluences

Quel est l’intérêt de ce document cartographique? Hormis sa date qui remonte aux origines coloniales de Dakar, il offre une grande précision et de nombreux détails avec une échelle au 1/10000ème.

Localisation par rapport à l’ensemble de l’agglomération actuelle (Superposition sur image GE)

La légende

On remarque la présence

  • d’ éléments naturels (étangs, marais, sables, etc…),
  • d’ espaces verts et nourriciers (Pépinières, potagers),
  • de voies de transports (routes empierrées ou non, voies ferrées)
  • d’éléments culturels reflétant la dualité entre présence coloniale (Cimetière chrétien) et indigène (Cimetière musulman).

La liste alphabétique des services

On identifie des éléments administratifs courants (Mairie, Postes, Commissariat, etc…) mais aussi des fonctions de commandement supérieures (Banques AOF/AEF) rappelant que Dakar était la capitale de l’AOF depuis 1903. L’empreinte coloniale (Ecole, Eglise, Hôpital) est évidemment très marquée.

A noter par ailleurs la présence d’un « lazaret » (établissement de mise en quarantaine des passagers, équipages et marchandises en provenance de ports où sévissait la peste) qui rappelle que la présence d’un port signifiait aussi un danger de contamination venu du reste du monde. Il est assez logique de constater que cet établissement se situait en marge de la ville, à l’extrême sud, vers le cap Manuel.

Ce que montre la carte

a) Un noyau urbain adossé au port

On y perçoit entre autre

  • un marché central couvert (aujourd’hui le marché Kermel)
  • une place principale (aujourd’hui « Place de l’indépendance »)autour de laquelle s’organise un plan en damier
  • le palais du gouverneur, aujourd’hui palais présidentiel

b) Un quartier indigène jouxtant le noyau urbain

On observe les figurés de l’habitat qui laissent penser qu’il s’agit de cases. (Voir légende : « habitat indigène »). Le plan de la voirie est organisé en damier mais la disposition de l’habitat semble anarchique. Au coeur de cette zone, les rues elles-mêmes ne sont pas « empierrées » (Voir légende) . Notons aussi la quasi absence de services mentionnés par des numéros. Tout contraste avec le quartier central que l’on peut supposer être le quartier colonial.

c) Une présence militaire encadrant le quartier indigène

Voir « Madeleine I et II » au sud et nord de la carte. Cette présence militaire rappelle que Dakar est une position stratégique à défendre mais on peut penser par ailleurs à la fonction de surveillance d’un quartier indigène capable de sédition.

d) Un quartier indigène adossé à une zone industrielle et portuaire

On peut légitimement penser à un lien direct entre habitat et activités. Il pourrait s’agir d’un quartier informel d’ouvriers et dockers. Observons dans la zone résidentielle l’absence de voirie et la disposition anarchique d’habitations sous forme de cases. Notons par ailleurs que l’activité économique est doublement associée au port et au transport ferroviaire. La gare semble alors plus une porte de marginalité que de centralité.

e) Un quartier indigène nettement séparé de la ville

Portant le nom de Médina (référence à l’identité musulmane de la population indigène), ce quartier est structuré en un plan en damiers avec des îlots de taille identique. Distant de l’agglomération, relié à elle par une voie rectiligne et empierrée,  il en est séparé par une sorte du muraille verte constituée de pépinières et vergers. Il est aussi relié à un cimetière musulman, construit en lieu et place d’un ancien cimetière (voir image du c) , à l’écart de toute zone agglomérée.

Recourir aux travaux d’un historien pour interpréter la carte

Référence historique :

Ce que nous apprennent l’historien et les documents d’archive (Lire la sélection d’extraits ci-dessous)

  • Une peste de forte ampleur a sévi à Dakar en 1914. Elle s’inscrit dans un contexte plus général d’épidémies récurrentes -fièvre jaune et choléra en plus de la peste.
  • Cette peste a donné lieu à la destruction d’habitations indigènes pour enrayer l’épidémie. Celle-ci a suscité des réactions hostiles et violentes de la population contre les autorités coloniales
  • Parallèlement aux destructions fut créé « un camp de ségrégation » à l’origine du quartier de Médina. Décret de mai 1914 : « construction d’un boulevard de cent mètres et au-delà un village indigène selon des règles rigoureuses. Le nouveau village sera formé de carrés qui seront séparés par des avenues de 20 mètres de largeur. »
  • La muraille verte observée sur la carte correspondrait selon toute vraisemblance au projet « d’un vaste jardin » en lieu et place d’habitations détruites.
  • La partie déjà agglomérée présentait une dualité entre le quartier européen et le quartier indigène, la césure étant identifiée par la rue Vincens. (« L’arrêté du gouverneur du Sénégal proclama contaminé de peste uniquement le quartier indigène de la ville de
    Dakar situé ouest de la rue Vincens. »)

  • Les sources mentionnent également le quartier indigène du Parc à Fourrages (Voir description de la carte, d) qui vit ses occupants participer au mouvement de révolte contre les destructions.

Idée générale : Dakar fut une ville coloniale fortement marquée par la ségrégation socio spatiale. Celle-ci fut renforcée à l’occasion de la peste de 1914 en particulier par la création d’un nouveau village indigène (Médina) distant de la zone déjà agglomérée. Cette politique ségrégationniste n’est pour autant pas uniquement liée à la circonstance particulière d’une grave épidémie. (On peut lire dans un des nombreux manuels d’hygiène coloniale publiés au début du siècle : « Les villages indigènes constituent un danger permanent pour les Européens en raison des nombreuses maladies transmissibles dont leurs habitants sont fréquemment atteints. Aussi ne peut-on que conseiller d’édifier les habitations européennes une certaine distance des groupements indigènes. »)

Croquis d’interprétation

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Extraits de  Peste et société urbaine à Dakar : l’épidémie de 1914. M’Bokolo Elikia In: Cahiers d’études africaines, vol. 22, n°85-86, 1982

Le 13 mai 1914, avant même qu’on eût les preuves que la peste frappait particulièrement les Africains, l’ arrêté du gouverneur du Sénégal proclama contaminé de peste uniquement le quartier indigène de la ville de
Dakar situé ouest de la rue Vincens. Ce fut seulement le 24 juillet que la déclaration d’épidémie s’étendit à l’ensemble de la ville, y compris aux quartiers européens. Pendant toute la durée de l’épidémie, les mesures prévues (passeport intérieur, obligation de la vaccination, destruction d’habitation) ne s’appliquèrent qu’aux personnes de race non européenne.

Ce qui provoqua les réactions les plus violentes et les plus durables, ce furent les mesures imposant la destruction des maisons et le déguerpissement de leurs occupants

Les idées ségrégationnistes commencèrent se répandre partir de 1900-1902. Ceux qui s’en réclamèrent invoquèrent toujours des raisons sanitaires. D’ailleurs, des médecins réputés apportèrent vite une sorte de caution scientifique à ces attitudes. On peut lire dans un des nombreux manuels d’hygiène coloniale publiés au début du siècle : « Les villages indigènes constituent un danger permanent pour les Européens en raison des nombreuses maladies transmissibles dont leurs habitants sont fréquemment atteints. Aussi ne peut-on que conseiller d’édifier les habitations européennes une certaine distance des groupements indigènes. »
L idée est exprimée avec plus de netteté encore dans un rapport légèrement postérieur épidémie de peste. On proposait « la construction à quelque distance de l agglomération principale dakaroise un village dans lequel la population indigène peut vivre selon ses habitudes sans être astreinte des mesures d’hygiène et de prophylaxie incompatibles avec son degré de civilisation et sans constituer néanmoins un foyer de propagation de germes pathogènes comparable à celui qui résultait de sa présence au milieu de la ville européenne. » (Projet de décret sur le village indigène de Médina, 1916)

Le 18 mai 1914, le comité d’hygiène placé sous autorité du maire présentait un projet tout fait radical : destruction des quartiers africains, aménagement à la place d’un vaste jardin. Les destructions se poursuivirent sans relâche de mai à décembre 1914.

La population de Dakar accueillit très mal ces destructions Ce ressentiment apparaît dans une pétition envoyée au gouverneur général deux années après épidémie : « Ces décisions ne furent pas sans nous causer une grande émotion. Il nous fallait en effet quitter endroit où nous étions nés, où nos pères avaient vécu et étaient morts et où nous espérions rester nous-mêmes De plus, à cette question toute de sentiment s’ajoutait celle d’intérêts pour tous ceux d’entre nous qui avec beaucoup de peine avaient pu réaliser les économies suffisantes pour leur permettre de
construire une petite maison ou une baraque les abritant, eux et leurs familles, c’était la ruine. »

Un camp de ségrégation commença à fonctionner en août 1914. L’emplacement de ce camp qu’on allait très vite appeler le village de Médina avait été mal choisi. Le lieu était en effet connu sous le nom lebu de Tilène
Les vieux indiquaient il était tabou parce que les Lebu l’avaient occupé jadis mais que décimés par une mortalité excessive et inquiets de la persistance de graves maladies ils en étaient retirés Ces faits expliquent au moins
en partie la réticence constatée surtout parmi les vieux à s’installer dans le camp.

Face aux contestations à l’encontre des destructions de cases, on fit un gros effort financier (indemnités d’expropriation) pour apaiser la population.

Ce qui semble avoir été déterminant dans les réactions africaines est le sentiment que l’administration voulait mettre profit l’épidémie pour régler ses comptes avec la population et renforcer sa domination et son réseau d’inégalités. 

Les origines d’une ville coloniale

Source : documents Gallica/BNF

Les origines de Dakar expliquées dans un document daté de 1930

Extraits, texte surligné

Dates à retenir

  • 1857 : fondation de Dakar par les Français ;  création d’un port d’escale sur la route maritime France-Brésil
  • 1882 : début de la construction du chemin de fer Dakar Saint-Louis
  • 1903 : Dakar, capitale de l’Afrique Occidentale Française

Schéma résumant le texte

Cartes et plans illustrant le texte

=> Zoom a : Dakar, escale sur la route maritime de l’Europe au Brésil

=> Zoom b : les origines d’une ville adossée au port

 

Observations :
  • Un site à défendre : des casernes (artillerie, infanterie, cavalerie), un fort
  • Une interface mer/arrière-pays : un port, une gare ferroviaire
  • Une ville aménagée : un plan en damier
  • Une ville à vivre à la française : lieu de culte, marché, Poste, jardin public

 

Sortir de la presqu’île par la destruction du tissu urbain : le défi de l’autoroute à péage de Dakar (2013)

Ce qu’il faut savoir en bref

  • Maître d’oeuvre : l’entreprise Eiffage  (voir affiche)
  • Principal bailleur : la Banque Mondiale
  • Nombre d’expropriations : 1500
  • Estimation du nombre de personnes délogés (relogement ou indemnisation) : environ 15000

Voir vidéo, visite de chantier organisée par l’entreprise Eiffage

 

Images Google Earth

Une autoroute barrée par l’urbanisation (2011) (Voir localisation )

Vue d’ensemble de la zone urbanisée à détruire (2011)

Début de la destruction de la zone urbanisée (2012)

Vues d’ensemble de la réalisation du tracé d’autoroute (2012-2013)

 

 

 

La banlieue de Dakar, un espace nouvellement convoité.

L’achèvement de la nouvelle de l’autoroute reliant la capitale sénégalaise au tout proche arrière-pays (voir lien) est-elle en passe de modifier la rupture sociale majeure entre Dakar et sa banlieue?

Il est certes des données structurelles majeures qui ne sont pas prêtes de s’effacer -à l’image de Pikine ou Guiedawaye concentrant misère et précarité- mais on ne saurait ignorer pour autant la multiplication des lotissements viabilisés en périphérie d’agglomération qui traduit l’intérêt des investisseurs et l’attraction des classes moyennes.

Une banlieue comme terre de conquête des classes moyennes, voilà qui pourrait remettre en cause un schéma classique d’une ville africaine assimilant la périphérie à la pauvreté.

 

Attardons-nous sur une affiche qui couvre la ville de Dakar en ce mois d’octobre 2013.

Affiche publicitaire à Dakar, oct 2013

Affiche publicitaire à Dakar, oct 2013

– Il faut relever d’emblée son caractère inédit : c’est probablement  la première fois que l’on voit dans Dakar un argument de vente relatif au temps de parcours. Il y a peu, sortir de la ville était synonyme de congestion, de calvaire et de temps de transport infini. Désormais, grâce à l’autoroute, on peut raisonnablement envisager d’habiter en banlieue tout en travaillant à Dakar.

– L’autre information apparente concerne l’attraction du prix d’achat. A près de 15 000 euros la villa, le rêve de devenir propriétaire peut enfin devenir accessible pour qui possède quelques économies et un revenu régulier au delà de la moyenne nationale. Le pouvoir attractif de ce prix d’entrée de gamme doit être mesuré en fonction de la cherté de l’habitat dans Dakar qui a littéralement explosé durant ces deux dernières décennies (voir lien).

– Par ailleurs,  n’oublions pas le message visuel qui met ici en valeur l’importance du logement neuf et moderne. Sans être misérable, le logement à l’intérieur de la capitale, rarement rénové, est souvent vétuste et mal équipé. L’attrait de la banlieue, ici comme ailleurs, c’est donc aussi de pouvoir offrir à sa famille le confort dans un  intérieur plus vaste et plus moderne.

– Remarquons la présence d’un garage au premier plan, signe à la fois de la réussite sociale que symbolise l’automobile, de l’agrément de pouvoir échapper au problème de stationnement en ville et de la dépendance à un unique mode de transport pour les déplacements quotidiens.

(l’indice de détail relatif au « kit solaire offert » doit être compris dans un contexte de cherté de l’électricité. Il s’agit en réalité d’un complément qui ne se substitue pas à un approvisionnement par voie ordinaire)

Cette affiche nécessite bien sûr une certaine distance critique qu’impose notamment le regard du géographe.

– Observons qu’hormis l’indication de temps de parcours, le message écrit comme visuel est totalement « déterritorialisé ». « A moins de 30 min », oui mais où?

L’information trouvée par ailleurs situe le lieu comme suit (manœuvrer le zoom – pour localiser l’endroit à l’échelle de l’agglomération)

 

On peut être surpris de constater le relatif éloignement du site vis à vis de l’autoroute d’une part et de Dakar d’autre part. On prend conscience à cette occasion que l’appellation « Dakar » est au fond très évasive. S’il s’agit du quartier du Plateau au fond de la péninsule qui concentre la plupart des activités et emplois, convenons que l’indication de temps est sujette à beaucoup d’aléas.

– Remarquons aussi qu’au delà de la villa toute neuve, aucun aperçu n’est donné sur l’environnement immédiat, le cadre paysager. Or qui parcourt ces zones périphériques pleines de nouveaux lotissements ne peut que témoigner d’horizons de désolation où s’accumule le parpaing sans aucun souci d’aménagement. L’intérieur offre plus de confort, certes, mais au détriment d’un cadre de vie sans âme, presque inhumain.

Progressivement « poussée vers la sortie » de Dakar en raison de la cherté des loyers, une partie de la classe moyenne consent ainsi à de gros sacrifices pour investir de nouvelles périphéries en voie d’urbanisation. Elle y gagne l’accès à la propriété, un supplément de confort mais risque en contre partie de perdre beaucoup en qualité de vie, par la contrainte de la distance, l’affaiblissement du lien social et la médiocrité paysagère.

 

Lien utile : le site du promoteur immobilier « Teylium », à l’initiative de la cité Akys.

Les 3 programmes proposés renvoient à une gamme sociale bien hiérarchisée correspondant à des types de localisation :

– « le water front », produit d’hyper luxe en bordure de littoral,  sur la « corniche », vitrine de Dakar

– les « villas horizons »  dans Dakar en bordure d’une grande artère ; à 150 000 euros la villa, l’upper middle class est ici visée

– La »cité des Akys », objet du présent article, en banlieue périphérique. A 15000 euros l’entrée de gamme cible ici la « lower middle class« 

 

 

 

 

 

Lire l’héritage colonial de Dakar via Google Earth

La fonction « historique » de Google Earth nous gratifie pour Dakar d’une photo aérienne de grande qualité datée de 1942

L’examen de ce document nous permet d’appréhender  différents héritages de la période coloniale

a) La constitution d’un centre

Une vue actuelle globale de la presqu’île du Cap Vert nous présente un ensemble presque entièrement urbanisé, assez homogène et ne nous donne guère d’indication sur l’emplacement d’un noyau urbain.

dakar péninsule

Voici la vue correspondante pour 1942 (cliquer pour agrandir)

dakar péninsule 42

Un oeil un peu exercé et attentif peut percevoir à cette échelle une
occupation urbaine au sud de la presqu’île.

Un zoom permet de s’en persuader.

plateau-42.jpg

La fonction portuaire accolée à la ville coloniale est assez nettement perceptible.

On peut néanmoins la rendre plus concrète à une plus grande échelle.

dakar port 42

b)  Un espace ségrégé.

L’image ci-dessous est une vue actuelle qui associe deux quartiers : « Plateau » et « Médina » (identifier le port pour se situer dans l’agglomération)

plateau-medina-2009.jpg

A première vue, rien ne permet de les dissocier et de les délimiter.

Ci -dessous la vue correspondante pour 1942 :

plateau-medina-42.jpg

La séparation est ici directement observable.

Elle correspond à une volonté politique de la part des autorités coloniales de créer un quartier réservé aux indigènes après la peste de 1914 (L.Mbow, université de Dakar). De nos jours, le quartier Médina est encore très socialement marqué avec des conditions de vie précaires, impose une limite Nord au quartier central (Plateau) et fome une discontinuité spatiale majeure au coeur de l’agglomération dakaroise.

c) L’emprise des équipements militaires

ancienne-piste-42.jpg

L’image ci-dessus se situe juste à 3 km au  Nord de la zone urbanisée en 1942. On y perçoit des pistes de d’atterrissage et des bâtiments qu’on peut légitimement supposer être un ensemble de casernements.

Voici l’image correspondante pour 1999 :

ancienne-piste-99.jpg

L’espace s’est fortement urbanisé mais on trouve assez aisément les
traces d’un espace hérité : les anciennes pistes et les casernes sont encore bien visibles.

Le passage à la vue actuelle (2009) est assez instructif :

ancienne-piste-09.jpg

Les anciennes pistes et certains casernements (voir à droite) tendent
à disparaître sous l’effet de l’urbanisation.  Des équipements militaires demeurent malgré tout (voir à gauche), ce que confirme l’image Google Map correspondante. Agrandir le plan.
Il s’agit en réalité de la présence de l’armée française (Base aérienne). Voilà un bel exemple de continuité spatiale entre colonisation et coopération.

d) La présence indigène : les villages lébous

La genèse  de l’occupation humaine sur la presqu’île du Cap Vert ne se limite pas à l’occupation coloniale. La vue aérienne de 1942 laisse en effet entrevoir quelques villages anciens appartenant à la tribu des Lébous.

villages lébous

Ces villages sont aujourd’hui pris dans le tissu urbain dakarois.

villages lébous actu

A plus grande échelle, on peut constater leur permanence au sein de l’espace urbanisé.

 

Ngor

ngor-42.jpgngor-2009.jpg

 

Yoff Tonghor

tonghor-42.jpgtonghor-09.jpg

Cette permanence est loin d’être formelle et constitue une donnée non négligeable
dans l’organisation de l’espace dakarois.

En effet, au sein de ces espaces, les traditions villageoises sont restées très présentes, les structures sociales anciennes et coutumes diverses ont résisté aux pressions de la modernité.

Par ailleurs, en dehors des villages se pose la question de la maitrise foncière : en terme de droit coutumier, les Lébous revendiquent la possession des terrains de la presqu’île ce qui provoque souvent des tensions importantes au regard des transactions de droit légal.

De l’héritage colonial à l’héritage local, l’observation d’une vue aérienne ancienne comparée à la vue actuelle donne de vraies clés de lecture pour comprendre Dakar et son agglomération.

La présence française dans une ville d’Afrique francophone : l’ex de Dakar

Télécharger le croquis animé (pptx)

NB : on peut ajouter dans la dernière parie du croquis « une présence concurrencée » le flambant neuf « grand théâtre »,  tout proche du port, construit et offert par les Chinois. Cet élément peut être mis en rapport le théâtre existant « Daniel Sorano », fruit d’une coopération franco sénégalaise.

 

Une avenue encore bien française : l’avenue Hassan II (ex Sarraut)

Agrandir le plan

– Une rue débaptisée : l’avenue Sarraut est devenue avenue Hassan II à partir de  2006 (rappel : A Sarraut fut ministre français des colonies durant l’entre deux guerres).

On tente d’effacer l’héritage colonial mais la présence française reste bien visible.

Marché Kermel, construit à l’époque coloniale sur le modèle du pavillon Baltard (Halles de Paris)

« La Croix du Sud », avion de J Mermoz lors de sa disparition au large de Dakar en 1936

 

Regards géographiques sur la « Renaissance africaine »

ren afr

La statue de la « Renaissance africaine » inaugurée à Dakar le 3 avril 2010 a déjà fait l’objet de nombreuses publications dans la presse sénégalaise et internationale. Les aspects symboliques, politiques, polémiques ont été passés au crible de nombreuses analyses.

On se propose ici d’étudier le monument sous l’angle très spécifique de la géographie en se focalisant sur la question du lieu et de son inscription dans l’espace. On peuts’interroger sur la logique ou la stratégie d’une localisation et suggérer différents regards qui lient le monument à son environnement géographique.

A) Stratégie de localisation : pouquoi ici et pas ailleurs?

1) « Plus haut, plus loin » : des atouts de géographie physique

a) L’aubaine d’une acropole     b) La pointe d’une presqu’île

2) Un itinéraire, une trajectoire

a) La voie des officiels     b) Une trajectoire Gorée-New York

B) Un monument, des paysages : regards superposés

1) La « Renaissance », version officielle

a) Un aéroport, une figurine   b) Un président à l’affiche

2) La « Renaissance », version polémique

a) L’enjeu social   b) L’enjeu culturel

 

A) Pourquoi ici et pas ailleurs?

 1) « Plus haut, plus loin » : des atouts de géographie physique.

a) L’aubaine d’une acropole  (« ville haute »)

au sommet d’un promontoir volcanique qui domine la mer et la ville, le monument élève et fixe les regards.

l'Acropole

Il s’agit  avant tout de donner à la ville africaine cette empreinte symbolique qui permet aux grandes métropoles d’être reconnues mondialement et instantanément (Christ de Rio, statue de la
liberté/N York, Parthénon/Athènes, Tour Eiffel/Paris). L’oeuvre s’enorgueillit d’être à ce jour la statue la plus haute du monde.

L’image ci-dessous montre au loin les deux promontoirs volcaniques de la presqu’île de Dakar (on les appelle localement les « Mamelles », terme qui a par ailleurs donné le nom du quartier avoisinnant).

mamelles

L’un est surmonté d’un phare , l’autre inoccupé jusqu’alors s’offre idéalement à une fonction visuelle et symbolique.

 

 

b) La pointe d’une presqu’île, à la croisée d’un continent et d’un océan.

La « Renaissance » se veut « africaine » et non seulement sénégalaise. On est amené ici à penser l’espace à une autre échelle que celle de la ville ou du pays.

ren afr pointe de l'afr de l'ouestLe site de
péninsule de Dakar (voir lien) est mis ici à profit pour signifier une articulation entre un continent (à tout le moins sa partie occidentale) et le grand large, l’espace océanique et mondial.

 

2) Un itinéraire, une trajectoire : la mise en scène d’une géographie stratégique

a) L’itinéraire : la voie des « officiels »

Ren afr et voie présidentielle

 

Scène courante de la vie dakaroise, le ballet des cortèges officiels  empreinte par le littoral la liaison de l’aéroport au quartier central des lieux de pouvoir.  Le passage par la
« Renaissance » est donc obligé et quasi protocolaire.

 

b) Une trajectoire Gorée-Dakar- New York via la mémoire de l’esclavage.

Ren afr trajectoire gorée EU

 

La symbolique du monument étant liée à la mémoire de l’esclavage (cf discours d’inauguration du prdt Wade), la référence à l’île de Gorée semble incontournable. La  statue érigée devant la « maison des esclaves »  en 2002, à dimension certes beaucoup plus réduite, n’est pas sans évoquer quelques points communs avec la « Renaissance » (tenue dévêtue, un homme-une femme).

gorée statueL’inscription de la stèle est significative…

 

stèle statue goréeIl est bien question d’un lien fraternel Afrique Antilles que l’on pourrait étendre à la population noire d’Amérique, c’est là un des sens de la « Renaissance africaine » en tant que théorie et concept historique, une Renaissance qu’il faut aussi comprendre comme celle du peuple noir. (voir lien). Par ailleurs, la tête du géant africain n’est pas sans évoquer le sommet de la statue de la liberté (espace panoramique dominant la ville et l’océan).

tête statue

Gorée-Dakar-New York, la trajectoire du thème esclavage-affranchissement-liberté semble suivre celle que trace la statue du bras de la femme à celui de l’enfant. A l’heure de la dispartition annoncée des bases militaires françaises de Dakar, le signe d’un doigt pointé vers le géant d’outre Atlantique n’est sans doutes pas dénué de sens stratégique etdiplomatique.

Bilan : pourquoi ici et pas ailleurs? Un schéma synthétique en guise de réponse.

La « Renaissance africaine »  à l’intersection  de 4 paramètres géographiques

schema localisation ren afr

 

 

B) Un monument, des paysages : regards superposés.

La combinaison du gigantisme de la statue et de la platitude de la presqu’île du Cap Vert fait de la « Renaissance africaine » un élément incontournable du paysage dakarois. Elle s’expose à la vue de tous et offre par ailleurs quelques superpositions significatives.

1)  La « Renaissance », version officielle

a) Un aéroport surmonté d’une figurine

ren afr aéroport

La statue perçue au loin  s’impose aux visiteurs dès l’arrivée sur Dakar. La ville entend avoir son empreinte identitaire et symbolique aux yeux du monde.

b) Un président à l’affiche.

RA afficheCette affiche couvre les rues de Dakar en cette époque d’inauguration. L’enjeu du monument est éminament politique ; dans l’esprit et les propos des habitants, la « Renaissance » est indissociable du nom du président en exercice.

2)  « La Renaissance », version polémique

a) L’enjeu social

raf et décharge sauvage

Des lieux précaires et insalubres (ci-dessus une décharge sauvage à ciel ouvert) côtoient la grande statue. Ce type de situation a alimenté la polémique autour des priorités des dépenses publiques.

b) L’enjeu culturel

cimetière de ouakam

Si une statue dans le paysage a sa version officielle, celle perçue de face, elle n’échappe pas pour autant à la fatalité du revers. Ici l’arrière de la femme dénudée s’expose en contre plongée au cimetière musulman du quartier dakarois de Ouakam. Les communautés religieuses n’ont pas manqué de faire connaître leur profonde indignation en condamnant le caractère jugé indécent et païen du monument.Le pouvoir politique doit compter avec un pouvoir religieux particulièrement puissant et influent qui sait aussi imposer son empreinte et s’ériger dans le paysage (voir ci-dessous la « mosquée de la divinité » récemment construite).

ren afr et mosquée divinité

On a ainsi trouvé la « Renaissance africaine » à l’intersection de paramètres géographiques mais aussi à la croisée de tensions sociales et culturelles, au coeur de rivalités de pouvoirs, en surplomb d’une cité qui veut affirmer sa modernité mais ne peut tourner le dos à ses traditions.

Le nombre d’enfants, une question à l’affiche au Sénégal

En  juillet 2011, le Planning Familial du Sénégal a lancé une campagne d’affichage autour d’un slogan évocateur.

Quelques précisions s’imposent avant l’analyse de l’image.

On trouvera une enquête démographique récente (octobre 2011) sur le site de lagence statistique du Sénégal. Les pages consacrées à la fécondité donnent les informations suivantes :

– l’Indice de Fécondité  est estimé à 5,0 enfants par femme pour l’ensemble du Sénégal ; 

– la fécondité des femmes sénégalaises a connu une baisse très modérée : elle est passée de 6.6 enfants en 1986, à 6 enfants en 1992 et à 5 enfants en 2010-2011.

– elle est beaucoup plus élevé en milieu rural (6,0 enfants par femme) qu’en milieu urbain (3,9).

 

Ces données éclairent les enjeux d’une telle campagne publicitaire.

A l’instar des PMA  sahéliens, le Sénégal demeure dans une phase initiale de transition démographique. La fécondité ne baisse que légèrement et la maîtrise démographique tendant à ralentir, la croissance de la population est loin d’être assurée. Il faut donc inciter à réduire la natalité, objectif à atteindre par un espacement des naissances.

Or celui-ci se heurte à une faible utilisation des méthodes contraceptives (1 femme sur 10 au Sénégal, voir lien) et à des traditions culturelles natalistes très tenaces.

A cet égard, l’opposition ville-campagne est particulièrement significative (un écart de 2pts dans l’indice de fécondité). Elle éclaire le contexte du message publicitaire : placardé vers la fin du mois de juin (tout comme l’année précédente), il adresse dans Dakar un message aux nombreux migrants qui s’apprêtent à retourner au village à l’occasion de la saison des pluies. C’est donc une relation ville-campagne et pas seulement une opposition- qu’il faut ici discerner sur cette question démographique.Les mouvements migratoires saisonniers de la (grande) ville au village sont ici envisagés comme un vecteur de diffusion de changement des mentalités et pratiques natalistes.

Analyse de l’image.

a) Du logo à la photo : le triangle deux parents-un enfant. Attention de ne pas confondre avec le modèle familial de l’enfant unique (Chine). Il faut davantage
porter l’attention sur le lien que l’enfant crée entre ses deux parents comme le suggère cette cellule familiale en forme de triangle.  Le 1er d’une fratrie apparaît ici comme une étape de la vie familiale qui mérite une escale.

b) Le costume traditionnel.  Le boubou est revêtu par les deux parents : on veut éviter la méfiance à l’encontre de la modernité. L’espacement des naissances ne doit
pas être perçu comme une menace venue de la ville avec son cortège de changements de comportements. On s’assure d’une connivence culturelle pour mieux faire passer le message en milieu rural en particulier.

c)  La femme est un élément du triangle mais elle est aussi au centre de l’affiche comme elle est au coeur des préoccupations du Planning familial.
D’après la ministre de la santé, 800.000 femmes sénégalaises (sur une population totale de 12 millions d’habitants)  veulent différer ou éviter une grossesse mais n’utilisent pas de moyens de contraception efficaces.

Par ailleurs, le visage souriant de la maman n’est pas sans laisser une impression d’âge : celle-ci fait davantage figure de jeune adulte que de jeune fille. Ce choix n’a sans doutes rien d’innocent pour un Planning familial qui entend lutter contre les mariages précoces (et non consentis) et la maternité adolescente, phénomènes encore bien présents dans les milieux ruraux. L’enjeu est culturel, il est aussi démographique : c’est en retardant la première naissance que l’on contribuera à ralentir la natalité.

 

d) L’homme est relégué sur la marge mais de par sa taille conserve un ascendant que l’on montre bienveillant et protecteur. Il s’agit encore une fois de ne pas
se heurter aux codes culturels qui prévalent dans la société sénégalaise.

 

e) Le slogan : on note bien sûr la dualité espacer/rapprocher qui donne au message sa force publicitaire. Remarquons qu’il ne s’agit pas de réduire le nombre
d’enfants même si c’est l’effet indirect escompté. Le mot espacer ne heurte pas directement l’attachement à une famille (très) nombreuse.

Enfin, le terme de bonheur s’affirme comme le point d’orgue du message, la finalité revendiquée. Il fait écho à une véritable vogue publicitaire (voir lien) et souligne l’importance nouvelle de l’individu que véhiculent les affiches, leurs images et leurs mots. Bonheur de l’enfant, unique non en nombre mais en tant que personne ; bonheur de la femme  actrice et décideuse de sa maternité.

Certains débattront de savoir si ce bonheur là est une valeur importée ou universelle.

Si l’affiche observée traduit une incitation au ralentissement démographique, d’autres à caractère commercial reflètent davantage un changement de mentalité et de modèle familial largement diffusé au sein des classes moyennes et aisées. (voir par ailleurs « Leuk », un emblème de classe moyenne )

Qu’il s’agisse de consommer de la margarine ou de souscrire à une assurance habitation, on est face à des mises en scène similaires  :

– deux parents-deux enfants, telle est la cellule familiale

– si la différence d’âge entre les deux enfants n’est pas très marquée, on constatera qu’il n’est pas question d’enfants en bas âge. Rien ne laisse augurer d’un élargissement de la fratrie.

– que le mot soit ou non écrit, le bonheur semble bien être la récurrence du message publicitaire. Vivre à 4, c’est vivre heureux.

– Allez chercher l’africanité du décor : on est dans un petit jardin privatif d’un rez de chaussée d’immeuble moderne ou dans un cadre champêtre qui évoque davantage des contrées européennes qu’un paysage de savane. Quant à la tenue vestimentaire, cette fois-ci, nulle trace d’habits traditionnels.

Tout ceci s’incrit dans un concept de modernité qui s’accompagne d’un modèle familial.

Certains objecteront que ces affiches ne s’adressent qu’à une catégorie minoritaire de la société.

Il n’empêche, il suffit de discuter avec de jeunes adultes y compris de milieu modeste pour comprendre que l’idée fait son chemin.

« Nous n’aurons pas de 3ème  » témoignait dernièrement un chauffeur de taxi d’une trentaine d’années, père de deux jeunes enfants. Comptant lui-même une dizaine de frères et soeurs, il disait « ne pas vouloir faire comme son père« .

La ville s’impose ici comme lieu et vecteur de changements de mentalités, un moteur essentiel de la transition démographique. (cf R Pourtier, « Le préservatif ou la Kalachnikov », conférence au FIG de Saint Dié en octobre 2011).