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source : http://www.grand-dijon.fr/decouvrir/environnement/la-dijonnaise-18175.jsp

Cet article est issu de L’annuaire du développement durable, paru en 2010 aux presses universitaires de Sciences Po. Il est écrit par Sylvy Jaglin, professeur à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée, chercheur au LATTS, et membre associé de l’UR Développement local urbain. Sylvy Jaglin s’interroge ici sur la spécificité du rapport entre accès à l’eau et intégration urbaine dans les villes du Sud, montrant que le modèle des pays développés y est inefficace, et présentant les initiatives prises pour concilier gestion de l’eau et intégration urbaine.

Idées importantes :

Le modèle de réseau urbain unique des villes du Nord est incompatible avec le développement des villes du Sud qui bénéficient encore d’un réseau intégrateur inefficace et sont confrontées à une double évolution. En effet, avec, d’une part, la diversité de la demande en services, vecteur d’innovation, et, d’autre part, la normalisation des offres privées et informelles due à l’échec du réseau conventionnel, l’eau est devenue un enjeu majeur et politique dans la recherche de l’intérêt général des populations.

La déconnexion entre réseaux et villes du Sud est tout d’abord durable. Elle est générée par la pauvreté, le manque de capitaux et la faiblesse des institutions. Les réseaux sont alors inachevés ou inexistants, ce qui provoque l’apparition de nouvelles façons d’aborder la question de l’eau dans les villes du Sud. La réflexion sur les mérites du privé et du public a tout d’abord entraîné une remise en cause du public, aboutissant à un consensus international marqué par des partenariats et contrats entre public et privé. Mais l’inefficacité des agences de régulation rend le bilan de cette entente modeste. Dès lors, les villes améliorent les contrats existants plutôt que d’en signer de nouveaux. Le modèle des villes du Nord a montré son inefficacité en raison de facteurs techniques, juridiques, politiques, les engagements étatiques dans le secteur de l’eau étant négligeables, et la conciliation entre institutions formelles et informelles se révélant difficile. De plus, les ménages pauvres n’ont que peu de moyens pour faire entendre leurs revendications.

En effet, dans les villes du Sud, réseau conventionnel et offres alternatives cohabitent. Ces dernières sont autonomes financièrement, présentes dans la distribution et la production d’eau, mais restent souvent artisanales et coûteuses à l’unité (les ménages paient en moyenne 10 à 20 fois plus cher leur eau que les raccordés). Leur mérite est cependant de présenter des formes d’intégration sociale, les usagers étant intégrés dans des réseaux sociaux et marchands.

La diversité est donc réelle, et n’a pas de solution définie pour le problème de l’intégration qu’elle pose. Elle doit être mise en ordre, et le défi est de penser la coexistence des systèmes de fourniture et leur interaction, d’assurer leur coordination plutôt que de les juxtaposer. Les services sont de plus en plus diversifiés, les solutions étant adaptées aux revenus modiques par des innovations, et la baisse des coûts de gestion. De plus, l’urbanisation, la pauvreté, les questions sanitaires, le dynamisme démographique ont conduit à une hybridation des dispositifs d’approvisionnement, et à la création de nouvelles offres favorisant la décentralisation du réseau. On forge donc un compromis entre coûts élevés et droit à l’eau.

Les désillusions sur le partenariat public/privé ont d’autre part renforcé la séduction des petits opérateurs privés qui séduisent par leur flexibilité et leur réactivité. Il y a donc un développement des partenariats orthodoxes (exemple de Port au Prince : solidarité physique des infrastructures, mais autonomie gestionnaire de la desserte dans les bidonvilles), et un essor du modèle de l’entreprenariat collectif, comme c’est le cas en Tanzanie, à Zamcargo.

Le système des villes du Sud est ainsi décentralisé, se développant là où les conditions de marché lui sont favorables, et son insertion passe par son articulation avec le réseau conventionnel et son extension dans les zones urbaines encore dépourvues de tout dispositif.

Cette articulation nécessite l’existence d’un socle commun de règles, réduisant les effets de fragmentation. Il s’agit ici de gouverner la diversité. Pour cela, les subventions publiques sont réhabilitées dans certaines villes. Autre initiative, une démarche labellisée, OBA (Output Based Aid), vise à verser une subvention selon la performance, pour renforcer la responsabilité des acteurs et permettre un effet de levier à l’aide publique. Ces mécanismes sont toutefois peu appliqués à grande échelle et inexistants dans les filières informelles. La question des subventions à la consommation des pauvres, et celles des subventions des filières informelles reste un problème. Les outils pour financer l’équité sociale et spatiale restent à inventer.

Devant le nombre croissant d’acteurs, la contractualisation est privilégiée pour stabiliser l’organisation. Elle favorise l’identification des contractants et clarifie les rôles, tout en restant fragile lorsque le contrat n’a pas de garantie juridique, pas de modalités de fonctionnement définies. L’enjeu est de taille, puisqu’il s’agit de favoriser l’intégration urbaine sans tomber dans l’uniformisation. A cet enjeu s’ajoute celui de l’environnement, confronté à la pollution des nappes phréatiques notamment. Si les filières informelles sont mal armées pour réagir, les conventionnelles y font face en puisant de l’eau profonde et en la traitant avant la distribution. Le poids des efforts environnementaux est cependant complexe à répartir entre des entreprises aux moyens et responsabilités disparates.

Enfin, l’intégration urbaine peut être améliorée par une gestion stratégique des interactions et une formalisation des inégalités intra-urbaines. Créer une coopération pour dépasser les conflits est un enjeu de l’institutionnalisation du service public d’eau. Pour cela, deux approches s’opposent : l’une promeut l’autonomisation des systèmes, sans règle commune, voie peu coûteuse en terme de coopération, mais dangereuse pour l’intégration. L’autre veut introduire des règles « englobantes » garantissant la coordination des dispositifs.

Il apparaît donc que les systèmes composites sont encore incomplets, mais prometteurs si coexistence et normalisation des systèmes s’organisent, grâce au pouvoir politique, seul capable d’imposer des règles valorisant l’intégration urbaine des systèmes composites.

Réflexion personnelle :

La gestion de l’eau semble être devenue un facteur déterminant dans l’intégration des populations urbaines dans les villes du Sud. Il s’agit non seulement d’un enjeu en termes de survie, mais aussi d’un enjeu social, sanitaire, et, plus largement, d’un enjeu en termes d’intégration dans le monde. L’opposition entre villes du Nord et villes du Sud est en effet flagrante au niveau de leur gestion de l’eau, et il semble que ce décalage soit à la fois l’origine et la conséquence du fossé existant entre villes du Nord et villes du Sud : d’une part, la moitié seulement des besoins en eau potable des villes du Sud est satisfaite, tandis que dans les villes des pays développés du Nord, une véritable industrie de l’eau a été mise en place, l’eau abonde, et est même surconsommée, un Français consommant en moyenne 150L d’eau par jour, contre 20L seulement il y a un siècle. La répartition de l’eau pose elle-même problème : l’eau est en effet gaspillée dans les villes du Nord (consommation globale de 1500 m3 par an et par habitant), tandis qu’elle fait défaut dans les villes du Sud (150 m3 par an et par habitant).

Mais cette inégalité des ressources en eau creuse davantage le fossé entre Nord et Sud, dans la mesure où le manque d’eau et d’infrastructures au Nord génère, ou révèle, de profondes inégalités sociales, sanitaires, politiques, empêchant le développement, la bonne santé économique et le dynamisme politique du pays tout entier… Ainsi, si l’accès à l’eau est un facteur essentiel de l’intégration des populations du Sud dans les villes, il est, plus largement, un enjeu prépondérant pour l’intégration des villes du Sud dans l’espace mondial, sur la scène internationale.

Claire Gouyon, HK BL

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