Prospectives périurbaines et autres fabriques de territoires. Territoire 2040, N°2, 2010

Michel Houellebecq, dans son livre La carte et le territoire, se prête à l’exercice de la prospective en faisant le récit de l’histoire de son héros installé dans la Creuse à l’horizon 2030. Il y décrit une revitalisation du département grâce à l’essor du tourisme chinois et russe, parallèlement à la muséification de la France.

Ce travail d’imagination propre à l’écrivain est celui, auquel se sont prêtés une équipe d’une vingtaine de géographes, d’économistes et de philosophes dans la revue d’études et de prospectives de la DATAR. C’est à la thématique de la périurbanisation que la prospective est appliquée dans ce numéro du second semestre 2010. Cet entredeux est un territoire qui ne laisse pas d’interroger. Il est le fruit de l’étalement urbain et est souvent considéré de manière négative. Espace non régulé, il implique, par le fait qu’il attire des habitants qui continuent à travailler à la ville, une consommation d’énergie importante. Il est montré comme le contre exemple de la ville durable. Mais, pourtant, il répond aux besoins des Français puisque l’éloignement de la ville permet d’accéder à la propriété, à un confort spatial dans un cadre champêtre. Il pose aussi la question des identités dans le cadre de la transformation de cet espace hybride.

Le périurbain est un espace tiers apparu en France dans les années 1960. Il est difficilement qualifiable en raison des nombreuses formes qu’il prend. Le vocabulaire employé est très divers : étalement urbain, mitage, rurbanisation, polarisation périphérique, étirement le long des réseaux, développement résidentiel littoral. Les auteurs distinguent 4 zones dans les « campagnes des villes » : la couronne lyonnaise, la nappe méditerranéenne, la ligne atlantique et la nappe bretonne et vendéenne. Cet engouement pour la « campagne des villes » se traduit par une véritable ruée vers l’ouest et le littoral en général. Le nombre de logements individuels commencés entre 1999 et 2008 est impressionnant dans ces régions (cf. la carte de la page 28). Le découpage de l’INSEE (espace à dominante urbaine avec les communes périurbaines proprement dires et les communes multipolarisées) tend à renforcer le phénomène de nappes qui ne peut se comprendre sans « la description de migrations alternantes et l’intégration fonctionnelle de communes périphériques dans des bassins d’emploi de plus en plus vastes ».

La variété des paysages périurbains fait qu’il ne peut y avoir une seule réponse à la question périurbaine. Les solutions uniques mises en œuvre jusque-là ont montré leurs limites. La loi SRU de 1999, mise en place pour contrer ce phénomène en instaurant les SCOT (schémas de cohérence territoriale), a eu comme effet pervers  de reporter l’urbanisation au-delà des zones mises en réserve par les SCOT. Les lois Grenelles I et II, comme la loi de programmation relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement (2009) ou la loi portant sur l’engagement national pour l’environnement (2010) offrent les outils pour lutter contre l’étalement urbain mais il convient de se demander si cela est suffisant. Au-delà de la question de la « ville insoutenable » (cf. Augustin Berque, Cynthia Ghorra-Gobin), ce qui embêtent le plus les géographes, c’est que l’espace périurbain n’a pas de projet territorial. Ils refusent de montrer du doigt ces espaces qui ne concentrent pas à eux seuls les problèmes écologiques, les inégalités et les injustices sociales. Cinq scénario de réflexion sont proposés pour mettre en œuvre des « politique de » et non plus de « lutte contre » la périurbanisation. « On n’oubliera pas que le périurbain n’est pas un système en soi, à traiter à part. En tant que composante d’un système plus ample, fait de villes et de campagnes, de territoires et de réseaux entremêlés, le périurbain résultera aussi de ce qui se passera dans les villes et dans les campagnes ».

Martin Vanier se distingue de l’équipe par la qualité de ses textes et plus particulièrement par celles des récits développés autour des cinq scénarios. Il a véritablement un talent de conteur et sait faire vivre les éléments de cinq histoires aux titres jusque là restés énigmatiques (le périurbain comme corridor, comme nébuleuse, comme rivage, comme synapse ou bien encore comme  réserve). Car l’ensemble peut paraître bien ardu par moment. Des développements méthodologiques (exemple : comparaison de la question périurbaine en Europe) sont très techniques. La reproduction des documents est parfois microscopiques et l’usage d’une loupe est recommandé pour lire le schéma global de la démarche, pages 40 et 41. De même, le texte se perd parfois entre le présent et le futur et achève de semer le lecteur. Les trois cas de prospective spatiale appliqués à la Martinique, Dijon à l’horizon 2030 comme l’idée de ruralité ne sont pas des plus convaincants car trop généralistes ou pas assez concrets pour faire vivre le futur de cet espace intermédiaire. Car fabriquer de nouveaux territoires n’est pas simple ! « La prospective doit servir à imaginer ce qui est difficilement imaginable, à modifier les regards actuels et les représentations présentes pour contribuer à faire éclore celles et ceux de demain, à décadrer les orientations stratégiques du moment, puisque le passé a abondamment prouvé que les convictions dominantes d’aujourd’hui sont trop souvent l’objet des remises en cause de demain. » En cela, c’est bien un exercice littéraire.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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