L’imaginaire géographique. Perspectives, pratiques et devenirs. Mario Bédart, Jean-Pierre Augustin et Richard Desnoilles (dir.). PUQ, 2012. 35$.

Kant, Bachelard, Berque, Debarbieux, Racine, Harvey, Di Méo, … Tous ces auteurs ont abordé ou abordent l’imaginaire dans leurs écrits. « L’imaginaire géographique est au cœur des rapports que les sociétés entretiennent avec leur territoire. » Les articles présentés ici sont issus du colloque « L’imaginaire géographique, un contrepoint à la réalité ? Perspectives, pratiques et devenirs périphériques » qui s’est tenu à Montréal les 26 et 27 octobre 2009 et poursuivi à Bordeaux en 2010 lors d’une nouvelle rencontre.

C’est plus particulièrement les périphéries urbaines qui intéressent les auteurs, même si tous les articles du volume ne traitent pas de cet espace. Phénomène assez récent (les années 1970), la périurbanisation alimente un imaginaire particulier souvent négatif alors que les auteurs veulent croire que cet espace abrite «  des pôles d’urbanité en bonne et due forme, caractérisées par des rapports au territoire, à la nature et à l’histoire autres que ceux qu’expérimentent et sur lesquels se sont édifiées les villes-centres et les banlieues dont elles émanent. » Ils refusent de considérer « ce qui n’est pas la ville comme des non-lieux ou des non-paysages, bref des territoires sans légitimité, sans signification (Choay, 1992), sans avenir et sans âme (Lafarge, 2003) ».

Le paysage est une clé d’entrée dans l’imaginaire géographique porté par ces franges urbaines. Le paysage n’est pas seulement ce qui se révèle au regard. C’est « une appréciation du territoire par un individu ou une collectivité qui se développe sur la base de valeurs (…) et d’usages partagés. [Il] est donc à la fois un phénomène de valorisation sociale et culturelle d’un milieu et l’expression matérielle et immatérielle de la culture des individus qui l’occupent ou qui le côtoient. » Les programmes immobiliers mis en œuvre par des promoteurs en territoire périurbain se basent sur une narration du paysage. Si le paysage naturel ne légitime pas une localisation périurbaine (exemple : ensemble résidentiel sur les versants du Mont Saint-Hilaire près de Montréal), une mise en scène peut se développer (exemple : lotissement au nom faisant référence aux châteaux de la Loire et dont l’architecture est inspirée d’un pseudo imaginaire médiéval).

Les photographies postées par les internautes sur un site comme Panoramio, par les choix esthétiques qu’elles révèlent (angle de prise de vue, choix des lieux) sont les témoins de l’imaginaire véhiculé par le périurbain de Montréal. Contrairement à ce qu’on pourrait être facilement amené à penser, le périurbain est suffisamment porteur de sens pour être l’objet de photographies géolocalisées sur un site à destination touristique et de loisirs. Ces images sont d’autant plus intéressantes si on les rapproche du discours de certains auteurs (Ghorra-Gobin, 2006 ; Knox, 2008) qui assimilent le périurbain au mythe de la frontière. Jacques Ferron, dans les années 1970, désigne le faubourg longuellois de Jacques Cartier comme le « farouest aux portes de Montréal ». L’approche de l’espace, non plus comme une finalité mais comme un médium pour aborder les individus et les groupes est le propre de la géographie sociale. Le groupe de chercheurs de Bordeaux montre le paradoxe qu’il y a à mettre sur pied des projets d’aménagement sans consulter les habitants. Ils résument cela sous la formule (titre de l’article) : « J’imagine pour vous ». Le cas du parc de Jalles, situé dans la périphérie bordelaise, est emblématique du décalage entre imaginaire institutionnel et celui des habitants. Les habitants périurbains ne se retrouvent pas dans les grands parcs urbains, ils plébiscitent une nature plus petite mais appropriée, au sens premier du terme : « la nature barbecue ». Leur désir d’Ailleurs trouve sa satisfaction dans l’appel du large (le littoral situé à 20 km de leur résidence) et non dans la promenade tout près de chez eux dans un espace naturel délimité. Ce parc urbain est davantage destiné à l’ « Autre », « celui qui, en demande de nature, mais captif du transport public, n’a pas librement accès à la nature de l’Ailleurs ». Les périurbains considèrent, comme l’ont bien montré les 800 entretiens menés par des étudiants de L3, les promeneurs du parc des Jalles comme des intrus.

L’article de Jean-Jacques Wunenburger clôt le volume et la série d’articles consacrés au périurbain. Professeur de philosophie générale à Lyon 3, il analyse les relations entre l’imaginaire et la rationalité dans les choix résidentiels. Son acceptation du périurbain est très large puisqu’il y intègre les bidonvilles des pays en voie de développement, peuplés par des migrants ruraux. Il milite pour la mise en place d’un « urbanisme alternatif, plus poétique, qui prenne en compte d’abord la sensibilité, l’imagination et la mémoire des hommes », qui donne au paysage une place centrale. Il croit qu’il est nécessaire de s’inspirer des tableaux de la Renaissance pour proposer des solutions à la ville de demain au titre de l’imaginaire poétique. Cela peut paraître secondaire dans un contexte de crise du logement mais comme l’écrivent les directeurs de ce volume et du colloque «  (…) l’imaginaire n’est pas le contrepoint de la réalité, mais (…) il en est constitutif, car il est au cœur même d’une multitude de lectures, de pratiques et d’idéaux qui construisent la ville et ses territoires. » Ou pour le dire autrement pourquoi ne pas mettre « un peu de tendresse dans un monde de brutes » !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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